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Sans nom

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Je me réveillai en transe, mais heureuse. Je venais d'assassiner l'homme qui avait fait du mal à ma fille. Un coup de couteau en plein milieu de l'estomac. Ça avait été si simple... simple comme un coup de couteau. À mon réveil, je souriais. Enfin, elle allait pouvoir vivre sans penser à cet être dégoûtant qui lui avait volé sa virginité, sa jeunesse et ses espoirs. Cet être abject n'était d'ailleurs pas un être, mais un détritus, une raclure, voire même une merde, puisse-t-il exister un mot plus fort pour exprimer mon dégoût.
Je m'assis au bord du canapé et étirai chacun de mes membres accompagnant mes gestes de bâillements incontrôlés. Ma fille me regarda, étonnée de ce sourire que je n'arrivais pas à effacer de mon visage.
— Tout va bien Maman ? me demanda-t-elle alors.
— Oh oui ! Mon bébé, tout va merveilleusement bien, je vais enfin pouvoir me reposer.
Elle fut étonnée de ma réponse. Quand je lui expliquai ce délicieux cauchemar que je venais de faire, elle sourit à son tour.
— Si seulement c'était vrai, ajouta-t-elle à mon récit de cet après-midi d'automne.
Alors que j'analysai une nouvelle fois la situation dans laquelle la chair de ma chair avait été plongée, immergée, noyée, ma fille se leva en me proposant un café. C'était notre rituel du dimanche. Elle venait nous voir, mangeait avec nous, me regardait faire ma sieste dominicale et après avoir bu un café ensemble, elle retournait dans son appartement jusqu'à la semaine suivante.

Quinze ans auparavant. Ce petit garçon que j'avais tenu dans mes bras, celui-là même qui, à son tour avait pris Éloïse dans les siens le lendemain de sa naissance, avec l'infinie délicatesse d'un enfant de cinq ans. Je ne pouvais plus l'appeler par son prénom. Je ne voyais plus son visage. Lorsqu'elle me raconta, longtemps après les barbaries qu'il lui avait fait subir, cette histoire de dingue qu'on n'aurait jamais voulu entendre, ma vie a basculé.
Je n'avais pas su la protéger. Par ma faute, tout était arrivé. C'est MOI qui l'avait envoyée passer des vacances chez sa tante, c'est moi qui avait insisté l'année suivante pour qu'elle y retourne, ainsi que l'année d'après. Et lorsque qu'elle s'y opposait, je lui expliquai l'importance qu'avait la famille.
Elle avait neuf ans la première fois. Son cousin de cinq ans son aîné lui avait pris à chaque fois un peu plus son innocence.

Mon mari, comme chaque dimanche, regardait les matchs de rugby sur l'ordinateur et mon fils améliorait son score sur sa PS4, enfermé dans sa chambre. Un dimanche ordinaire en apparence mais pour moi, ce fut un jour de libération.
C'est le lendemain de ma bénéfique sieste que nous fûmes avertit du drame qui c'était déroulé.
— Il a été poignardé en bas de chez lui, m'annonça Éloïse sans aucune contrariété dans la voix. Un voisin aurait vu une femme s'enfuir en courant. Maman, ajouta-t-elle, ça ressemble au rêve que tu as fait hier. Ce peut-il qu'il ait été prémonitoire ?
C'était donc ça... un rêve prémonitoire. J'avais pu voir cette femme lui planter un couteau dans le ventre. J'étais persuadée qu'il s'agissait de moi. Je voulais tellement être celle qui avait libéré ma fille.

Dans mes pensées les plus barbares, je me mis à croire que j'avais un don. Alors je recueillis le maximum d'informations sur ce phénomène peu ordinaire, mais ne trouva que des cas de télékinésie peu vraisemblables. En principe, rêver de la mort prolongerait la vie à l'inverse de ce que j'avais fait, tout du moins, en théorie. Plutôt décidée à vérifier mes convictions, je lus et relus plusieurs témoignages de femmes violées dans leur enfance. Pour plus de la moitié, il s'agissait d'un membre de leur famille. L'un d'entre eux attira plus particulièrement mon attention. La jeune fille parlait sans émotion de ce qu'elle avait vécu et associait à son histoire des photos de son bourreau. J'agrandissais alors les clichés et fit apparaître le plan de la ville où il se trouvait. L'homme avait avoué ses fautes à l'époque où il avait agi. J'avais retrouvé sa trace sur Facebook uniquement en tapant son nom. Maintes fois, j'ai vérifié son identité, enregistré son portrait dans mon esprit et visionné la carte pour me rendre, dans mes rêves bien évidement, sur les lieux où il habitait.
Une sieste s'imposait. Je me sentais terriblement fatiguée. Comme d'habitude, Éloïse regardais la télévision près de moi et mon époux jouait à un jeu sur internet. C'est là que c'est arrivé pour la seconde fois.
Je l'ai suivi pendant au moins vingt minutes, attendant le bon moment, attendant qu'il me regarde. Je me souviens avoir prononcé le nom de la jeune fille avant qu'il me foudroie du regard et qu'il comprenne ce qui était en train de se produire et, comme la première fois, j'ai fait glisser le couteau au travers de son corps avec la satisfaction d'avoir rendu la vraie justice.

Ainsi, chaque dimanche lorsque ma fille venait me rendre visite, je m'assoupissais et je nettoyais le monde de tous ces porcs qui brisaient la vie des enfants. Encore et encore. Chaque dimanche, le couteau glissait, exterminant la vermine.


— Bonjour Mademoiselle Éloïse, dit l'infirmière de service en entrant dans la chambre d’hôpital. Ponctuelle, comme chaque dimanche. Votre maman va bien aujourd'hui, elle sourit.
— Vous pensez qu'elle va se réveiller un jour, demanda la jeune femme.
— Dix ans de coma ! Il faut garder espoir. On ne sait jamais. On a déjà vu des miracles se produire.
— C'est arrivé lorsque je lui ai avoué que j'avais été abusée. Elle n'a pas supporté. L'attaque cardiaque l'a mise dans cet état. Si vous saviez comme je m'en veux.
— Je sais, petite. Ça n'a pas dû être facile de raconter à votre mère un passé si douloureux.
— J'aurais dû me taire.
Mais Éloïse savait au fond d'elle qu'elle avait bien fait, qu'il fallait dénoncer ces actes horribles afin que plus jamais cela n'arrive, simplement, elle regretta de ne pas l'avoir fait plus tôt.
— Vous voulez un café, mademoiselle ? proposa l'infirmière.
— Avec plaisir, merci.

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Lolo Marya · il y a
Bonne continuation très bon boulot
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