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Qualifié

Déjà plus d’une heure qu’il attend. Qu’il l’attend. ELLE.
Il ne la connaît pas bien encore pourtant – sans doute est-ce cela qu’on appelle un coup de foudre ? – mais il l’aime déjà, c’est d’une évidence folle. Il ne l’a croisée qu’une seule fois, quelques minutes bien trop furtives, un rendez-vous manqué, mais tout lui a plu : sa voix, à la fois frêle et puissante, ses yeux gris bleus, doux et orageux, les mèches sombres sur son grand front.
Il voudrait pouvoir toucher sa peau, l’embrasser. La serrer contre lui. Mais c’est encore trop tôt.

Il regarde ses jambes qui gigotent, tremblent et bougent, presque indépendamment de lui. Il a peur. Cette attente est trop longue à supporter – pourquoi diable n’arrive-t-elle pas enfin ?
Il regarde au dehors : le ciel est couvert, menaçant, sans doute la pluie ne va-t-elle pas tarder, elle.
Une pluie orageuse, bruyante, qui va taper dru sur les vitres, les faire trembler, comme ses jambes.
Étrangement, cela pèse soudain sur son cœur comme un poids mort et assombrit tout : et si elle allait vraiment mal ? Et s’il lui était arrivé un problème plus grave, cela expliquerait pourquoi elle n’arrive toujours pas, non ?

Il fixe la paume de ses mains pour ne pas regarder l’heure qui tourne, sur sa montre. Ses grandes mains rudes, calleuses, à force de façonner dans le bois, dans la pierre, plusieurs heures par jour. Mais ces mains ne sont pas faites que pour ça, elles peuvent aussi caresser, porter, tenir contre soi. Et c’est ce qu’il veut découvrir avec elle.
Il hausse les épaules et sourit en coin, pour lui, pour se rassurer. Et puis il se sent con à être aussi guimauve, avec ces pensées emplies d’un amour fou qu’il ne connaissait pas jusque là.
Il ne comprend pas ce qui lui arrive, ce bouleversement, cette peur chevillée au corps.
Si la vie faisait qu’il ne puisse jamais la revoir, il ne sait pas s’il s’en remettrait.
Bon sang, plutôt crever !
C’est si intense, il en pleurerait, presque. Ça ne serait pas si mal, d’ailleurs tiens. Ça passerait le temps, et ça enlèverait peut-être ce poids oppressant, dans la poitrine.
Seulement voilà, il ne peut pas. Il ne sait pas pleurer. Il a bien retenu la leçon, apprise par un père à l’ancienne, de ceux qui répètent à leurs fils qu’on n’est pas des femmelettes, qu’il ne faut pas chouiner devant un doigt qui saigne, que pleurer cela ne se fait pas.
Pas quand on est un homme, un vrai.
Son père est fier de n’avoir jamais pleuré.
N’empêche qu’il se demande qui est vraiment le plus con : celui qui pleure, ou celui qui garde en lui et repousse toute émotion au fond, là, bien loin, planqué derrière le cœur jusqu’à s’en étouffer presque, jusqu’à prendre le risque de péter un plomb ?
S’il a un jour un fils, promis, juré, craché sur le carrelage blanc, il ne lui racontera pas toutes ces foutaises-là.
En attendant, le temps passe, encore.
Deux heures qu’il est assis là. Qu’à chaque seconde qui passe elle peut arriver et se trouver enfin face à lui. Ce qu’il regrette d’avoir arrêté de fumer, putain ! Ce n’est pas une cigarette, ni deux mais une vingtaine, qu’il aurait consumé. Tiens, voilà qu’il ferme les yeux.
Qu’il compte jusqu’à deux cents, se disant « Quand j’aurais rouvert les yeux, est-ce que... ? ».
La pluie commence à tomber. D’un coup, forte, violente, on n’entend qu’elle. Il rouvre ses yeux. Il n’y a pas encore d’orage alors il prend ça comme un bon signe.
Si la pluie s’arrête peut-être que... ?

Ça n'aurait pas dû se passer comme cela. Ils sont fait pour être ensemble, il le sait. Là, maintenant. Tout de suite.
Il faut que cesse cette attente insupportable.
Il lui vient une chanson dans la tête, une vieille rengaine apprise dans une cour de récréation. Il ne sait pas pourquoi, et c’est stupide, mais il se la chante en serrant très fort les poings, les ongles plantés dans la chair de ses paumes.

Plus de deux heures, déjà. Quand la pluie s’arrête, aussi brusquement qu’elle a commencé, il ferme les yeux à nouveau. Se dit qu’il ne les rouvrira que lorsqu’elle sera là. Tant pis s’il a l’air ridicule.
Soudain il entend des bruits de pas venant de sa droite. Il ne bouge pas d’un cil. Ce n’est peut-être pas pour lui, ce n’est peut-être pas ELLE.
C’est seulement lorsqu’il entend son nom qu’il rouvre les yeux.
Et qu’il la voit.
Si petite et si belle enroulée dans cette couverture blanche, ses petits poings roses serrés autour de son visage. Les yeux fermés, mais toujours les mèches sombres sur le grand front. Dans les bras du médecin qui lui sourit.
Elle est là pour lui, enfin.
Sa fille.
Rose.

PRIX

Image de Hiver 2016
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Aurore Begue · il y a
Merci à tous !
Depuis j'ai écrit un roman qui vient de sortir aux Editions Rue Fromentin :
https://www.amazon.fr/Treize-Aurore-B%C3%A8gue/dp/2919547488 Si vous avez aimé cette nouvelle, vous aimerez peut être mon roman :)

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Nathalie Perton Couriaut · il y a
Tellement bien décrite cette attente, fiévreuse, qu'on croirait amoureuse. J'aime beaucoup le style, rapide qui fait écho aux sentiments. Si vous souhaitez approcher le mien, de rythme: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/de-corde-et-d-acier
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Didier Larepe · il y a
Mon vote un peu tardif. Et n'hésitez pas, si le coeur vous en dit, à venir la lire ma nouvelle (et voter pour elle peut-être ?) en finale cet hiver pour le Grand Prix 2016 jusqu'au 21 décembre prochain, en suivant le lien : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-gendarmes-et-les-indiens. A bientôt.
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Amandine Flower · il y a
Très belle histoire
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Virgo34 · il y a
Belle chute pour un beau texte, attendrissant et bien écrit. Mon vote.
Mon Ombrecito est en finale de la Matinale. Si vous voulez le lire, c'est par ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-cancre-1 . Merci pour lui.

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Claude Moorea · il y a
Une excellente chute, je ne m'y attendais pas ! Bravo !
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Aurore Begue · il y a
Merci à tous pous vos avis sympathiques (et vos votes) :-)
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Many · il y a
Voilà un coup de foudre bien mené... Il pourra quand même expliquer à sa fille que les garçons ont le droit de verser une larme de temps en temps, eux aussi. :-) +1
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai lambiné au début de l'histoire, je l'avoue. Encore une histoire de toi, moi, l'orage et tout ça ! Et puis c'est bien écrit alors on continue...jusqu'à la chute qui est excellente! Je l'ai relu, tout se tient, c'est parfait! Mon vote donc sans plus d'hésitation !
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Christian Pluche · il y a
Mon vote pour une jolie histoire où on se fait bien balader, j'aime ! Bon pas trop moderne quand même le gars, il a pas assisté à l'accouchement ? Et sa femme ? Il s'en occupe pas ? Bon j'arrête là mes remarques de presque féministe ! Bravo pour votre texte et bonne chance !
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