Sang Noël

il y a
4 min
1 039
lectures
870
Finaliste
Public

Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique  [+]

Image de 2021
Image de Très très courts
Faute de production et de logistique suffisante, les sociétés s’étaient effondrées sous les assauts successifs des pandémies. Mais il restait trois milliards d’hommes dans les régions les plus épargnées par son empreinte.
Une neige épaisse recouvrait les immenses forêts glacées de la région du Lac Saint Jean. Les motos neiges ne perturbaient plus la quiétude du haut Québec. La faune et la flore avaient repris leurs droits sur l’homme qui n’avait su les respecter. Il en payait aujourd’hui le prix et avait dû s’adapter. Maîtriser l’énergie solaire en priorisant sa survie : se chauffer, se nourrir, se soigner, refroidir les dernières centrales nucléaires. Les barrages hydroélectriques menaçants, faute d’entretien, avaient dû être vidés. Toutes les ressources énergétiques et les matériaux rares étant en voie d’épuisement, les modes de déplacement des millénaires passés étaient redevenus la règle et les villes revenues à l’échelle locale avaient été replanifiées en réseaux de villages pour maximiser la réception solaire. S’il n’était les capteurs faisant miroiter les toitures par beau temps, l’habitat avait repris son aspect lugubre du moyen âge et l’organisation sociale celle d’un Deadwood où régnait la justice populaire.

En ces temps de l’avent, le vieux Félix Robidoux, conducteur de traîneaux, trappeur et chasseur averti de loups dans son village au bord du Saguenay, remerciait la nature et le créateur de l’avoir épargné et gratifié de trois beaux petits-enfants. Les ainés Logan et Liam et la cadette Olivia ne totalisaient que 13 ans. Pourtant le grand-père leur avait promis d’explorer en traîneau ces magnifiques terres forestières surplombant les falaises du fjord.

Très tôt un soleil radieux auréola les monts et les rives du fjord dans toute leur magnificence. Alors que ses flos prenaient un copieux petit déjeuner de pancakes et d’oeufs au sirop d’érable, sous les yeux perçants d’un loup alpha accroché au-dessus la cheminée, Félix attelait ses huit malamutes, impatients de partir.
L’équipage était prêt.
En fermant la porte, Félix ne vit pas alors l’étincelle traverser le regard du loup.

Félix aperçut quelques nuages lointains. Mais plus question d’interroger la météo, car tous les mobiles avaient été réduits à leur plus simple fonction : appeler-répondre, excluant toute application coûteuse en énergie. L’homme moderne se fiait désormais à sa seule expérience. Troublé, mais avisé, Félix rajouta quatre fidèles huskies à l’attelage de tête.

Les enfants, chaudement vêtus, prirent place et Félix, debout à l’arrière du traîneau, donna son signal aux douze chiens qui s’élancèrent bruyamment, enthousiastes, vers la forêt. Leurs ancêtres les loups, y régnaient en maître parmi les orignaux, les caribous et les ours comme au temps des trappeurs. Félix les connaissait bien puisqu’il les chassait de longue date. Il n’y avait pas de méchanceté chez Félix, mais une nécessité de protéger le village, de se nourrir et de se vêtir de la douce fourrure de l’animal.
Très vite, le traîneau atteignit les sentiers au bord de ces falaises vertigineuses qui plongent dans les eaux limpides de la vallée glaciaire envahie par la mer. L’équipage ralentit et Félix accompagna ses valeureux chiens dans leur effort, poussant du pied dans les montées, encourageant le chien de tête. Les enfants émerveillés, oubliant la température sibérienne, découvraient pour la première fois ce que la terre nous offre de plus beau : la rencontre des éléments dans l’eau liquide, gelée, douce ou saline, la terre et ses sapins enneigés narguant le soleil, trop loin pour les faire fondre, qui, pour les enfants cachaient autant de Bonhommes Noël. Après la halte de mi-journée pour reposer et restaurer hommes et bêtes, il fallut songer au retour. Le ciel s’était assombri. En musher averti, Félix avait noté la fébrilité de ses Huskies. Il ne fallait plus tarder.
La luminosité faiblissait. Les courants d’airs de plus en plus glaçants envahissaient les sentiers. La température en chute libre avoisinait les moins trente. Félix doubla la couverture de secours pour protéger totalement les enfants, allongés et plongés dans le noir. Il excita ses chiens.
La tempête de neige se déclencha vers quatorze heures. 21 kms restaient à parcourir. Malgré la qualité des chiens, capables de tirer un traîneau chargé à 20 km/h, il serait impossible d’atteindre le village avant la nuit.
D’instinct, les chiens redoublèrent d’efforts et Félix reprit espoir, lorsque, les yeux fixés sur son attelage, il lui sembla percevoir les yeux d’un loup tapis près d’un sapin. Bien qu’il n’en fût pas certain, la réaction des chiens qui accélérèrent en aboyant ne lui laissa aucun doute. Ce fut un, deux, puis trois loups qui les avaient pris en chasse. La meute suivait sans qu’il puisse en apprécier le nombre. Félix en avait abattu des centaines, les traquant un à un, mais jamais en bande. Il épaula son fusil et atteignit le chef, puis un second loup, puis un troisième. Le sang ruisselant sur la neige ne fit qu’accroître leur férocité. Un quatrième loup puissant et véloce rattrapa le traîneau, sauta et mordit Félix au bras qui parvint à le poignarder dans l’œil avec son couteau de chasse.
Le village était encore à 11 kms et la tempête faisait rage. Le sentier en pente était une aubaine. La course effrénée reprit et les courageux Huskies parvinrent à maintenir la distance.
Plus que 5 kms, le blizzard se conjuguait avec le début crépusculaire et la neige abondante cristallisait, à mesure qu’elle tombait au sol, permettant à l’attelage de gagner en vitesse. La horde des loups maintenant scindée en deux tentait d’encercler le traîneau en passant par le sous bois moins glissant. Laissant le pilotage aux quatre Huskies de tête, Félix parvint à en abattre à droite puis à gauche, épuisant ses cartouches. Le traîneau se renversa. Tentant le tout pour le tout, Félix trancha les rênes de l’attelage de tête et son couteau lui échappa. Il redressa le traîneau qui put reprendre le large avec les chiens restants, tandis que les quatre huskies, sacrifiés, engageaient le combat féroce contre les loups qui se ruèrent sur eux. Empêtrés dans leurs harnais, la lutte fut de courte durée. Le sang des pauvres chiens giclait et gelait à mesure que les hurlements de mort et de victoire des lupus emplissaient la forêt.
Il ne restait plus que 3 kms, le village était en vue. Au moment où il se croyait sauvé Félix sentit l’haleine fétide et ensanglantée de la meute surexcitée, ivre de sang. Il n’y avait plus d’espoir ! Dans un réflexe de survie, Félix mit à exécution le plan le plus atroce que l’on puisse imaginer ! Il s’empara de Logan, le jeta dans la meute, permettant au traîneau de se dégager et s’éloigner des cris et de la scène atroce de l’enfant dévoré vif.
Plus qu’ 1 km, la meute était revenue à la hauteur de Félix hébété. La seule chance d’épargner Olivia, future génitrice de sa descendance était de sacrifier Liam à son tour...
Le traîneau ruisselant de sang parvint à l’entrée du village. Les hurlements tout proches des bêtes et de Liam n’avaient pas échappé aux habitants qui, malgré les moins quarante et la tempête, s’étaient massés dans la rue principale. Sanguinolent, couvert d’ecchymoses, Félix prit son Olivia de trois ans et la tendit à une femme du village.
Les hommes massés, torches brandies et justice à la bouche se dirigèrent vers Félix. Mais les malamutes les avaient devancés, plus prompts à une vengeance naturelle. Redevenus loups, ils se jetèrent sur leur maître, le déchiquetant avec une lente sauvagerie.
Ils hurlèrent jusqu’à l’aube afin que leurs frères tapis dans la forêt entendent le signal de la révolte et de la justice des bêtes.
Au matin, il ne restait plus au sol qu’une mare écarlate et gelée.
La porte s’ouvrit et trois petites têtes apparurent :
Papi regarde, Noël nous a apporté trois petits chiens avec une peau de loup. C’est beaucoup mieux que ces faux jouets et peluches de tes ancêtres.
870

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,