Sang épistolaire

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Bwoarf ! Fantasy, poésie, amoureux de vastes univers mêlant sang, souffrance, mélancolie et surtout, panache  [+]

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La fémorale tranchée, et vu le bourbier et le nombre de gisants, les rebouteux n’auront pas le temps de sauver un simple fantassin. Mais Alexios était à ses côtés. Il trempa sa plume dans le sang qui s’écoulait de la plaie profonde. Et il écoutait l’écho des dernières paroles d’un serf mort pour de nobles idéaux – ou l’ambition – de puissants seigneurs.

« Non… Non », se lamentait-il. « M’ma, Maman, reste avec moi, je ne veux pas mourir », dit-il en hurlant. « Maman… j’ai mal, s’il te plaît… »

Lettre qui sera envoyée à sa famille contre rétribution : « Mère, j’ai vaillamment combattu l’ennemi dans la hanse du port. Je t’écris cette lettre avant d’exhaler mon dernier soupir. Je t’aime. Mes pensées vont vers toi, et Louise, la fille du maire. Fais-lui savoir que je l’aimais, que je suis mort en héros dans l’espoir de la revoir, elle et ses nattes jaunes comme les blés. »

Note du scribe pour les archives de l’Ordre : « Homme lâche, qui avait violé une paysanne alors qu’il servait dans l’arrière-garde, passant après quatre de ses compères. La jeune femme était morte sous les assauts bourrus d’une vingtaine d’hommes. A fui le champ de bataille, et un cavalier lui a planté sa lance dans la cuisse. Mort indigne. »

Tout ce que le sang révèle aux Bienfaiteurs des Veuves est tenu secret au sein de l’Ordre, de son vrai nom, Ordre de la Subsistance, qui recueille les derniers mots des mourants contre rétribution des destinataires. Il garde dans ses Archives les dernières actions des mourants qu’il déchiffre dans le sang.

Alexios ne s’attarda pas, et l’homme agonisa. Le scribe devait accomplir sa tâche. Un jeune chevalier au gambison déchiré et aux plates fracassées respirait tant bien que mal, le sang au coin des lèvres, le poumon percé par une ou plusieurs côtes.

« Dites à mon père que je suis mort en héros », murmura-t-il. « Que j’ai sacrifié ma vie pour la patrie, notre roi, et la renommée de notre maison. Pour le bien de mes frères et l’honneur de mes sœurs. L’honneur de notre lignée ! » conclut-il en haussant le ton sur cette dernière saillie verbale.

Lettre : « Père, j’ai participé à grand nombre de batailles depuis la levée de l’ost royal. Nous marchons vers le nord à la façon de l’orage, rapides comme l’éclair et puissants comme la foudre ! J’ai reçu les honneurs du Roi, et ma loyauté fut récompensée maintes et maintes fois. Puissiez-vous faire de Thomas un digne héritier à ma place. Que notre lignée perdure. Tous les hommes d’armes que vous m’aviez confiés se sont battus avec panache. Inflexible chevalier jusqu’au bout, je vous salue ! »

Note du scribe pour les archives : « Chevalier aux idéaux prononcés. Il a reçu les honneurs et a emporté une vingtaine d’ennemis avec lui avant d’être surpris par une masse d’armes. Abandonné par ses hommes, pleutres, il leur sauve le châtiment de la désertion par son propos. Brave homme, digne du rang de héros. Mort glorieuse. »

Alexios s’écarta puis entendit un cri et, l’ouïe sensible, se dirigea vers sa source. Deux soldats menaçaient un homme portant les couleurs de l’adversaire.
Alors qu’un troisième homme se rapprochait avec sa dague, prête pour la saignée, Alexios annonça sa présence par un grognement. Les hommes se retournèrent, et s’écartèrent du chemin avec précipitation. Les membres de son Ordre étaient craints, et il ne faisait jamais bon interférer avec les émissaires des Dieux.

Le Scribe sortit son carnet de sa besace, en extirpa une plume et la trempa dans le sang et les fèces qui s’écoulaient du ventre du mourant. Il en préleva également un peu dans un encrier. L’homme parla avec une voix tremblante, corrélée d’une pointe de satisfaction. Alexios ne comprenait pas la langue, ce qui ne l’empêcha aucunement de raviver les souvenirs de l’homme.

Note du scribe : « Homme issu de la noblesse. Fantassin et officier dans l’avant-garde ennemie, empli de fierté et teinté d’une aura puissante d’accomplissement. Il n’a pas hésité à se proposer pour faire partie de la diversion proposée par son chef d’état-major, destinée à tromper leur ennemi sur leur effectif et la position de leurs troupes. Tripes fouaillées par un coup de taille vertical, du plexus jusqu’à l’aine. Païen, mais mort digne. »

Alexios observait le camp du Roi. Il s’en écarta davantage, et grimpa au sommet d’une colline. La vue y était superbe et l’on voyait nettement l’orée de la forêt qui bordait le camp au pied des contreforts.
Il attendit une heure, et alors le camp commença à s’agiter en bordure des pins. L’ouïe dessert à cette distance, mais une vue acérée permettait à un homme d’observer la charge de milliers de fantassins surgis des arbres. En aval, des hommes s’écroulaient, frappés par des flèches qui s’échouaient au gré du vent et aux abords des tentes.

Alexios sortit l’encrier et tapissa de sang et d’humeur une feuille de papier. Il retranscrit les propos du soldat ennemi. Puis sortit un dictionnaire et traduisit :

« Dites à votre Roi qu’il mourra, assailli de toute part. Les hommes avec lui seront lardés de flèches. Ses cavaliers verront leurs mailles transpercées par les lances de nos guerriers. Et au crépuscule, seuls subsisteront les cadavres estropiés de votre maudite engeance, mutilés par nos épées et fracassés par nos masses d’armes. Tremblez, peuple de misère. Tremblez et mourrez ! »

Alexios froissa nonchalamment la feuille. Il bâilla, et se reposa au soleil pendant quelques minutes. Même ces barbares n’oseraient s’en prendre aux membres de son Ordre. Les cris finirent par atteindre ses oreilles et il se mit en route vers les terres gorgées de sang en contrebas. Les hommes fuyaient ou pourchassaient autour de lui, sans lui prêter attention.

« Les affaires des vivants importent peu, seules les morts comptent. »

Et il rédigea de nouvelles lettres pour des épouses mortifiées et des fils qui braveront à leur tour la mort quelques années plus tard. Tous offriraient une offrande à l’ordre en recevant les derniers mots des défunts, quelque peu enjolivés.

« Une offrande est toujours la bienvenue. »

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