S’en vont au vent

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Pour tenter d’être les premiers, les hommes pointent leurs doigts en l’air, écoutent les rumeurs, regardent le couchant, égorgent un poulet, abusent de leurs réseaux ... A quoi bon prendre  [+]

Image de 2016
«...Les tornades sont courantes dans les grandes plaines des Etats-Unis, mais celle qui a semé la mort et la destruction lundi dans la banlieue d’Oklahoma City se distingue par sa violence. Avec un dernier bilan de 91 morts, qui pourrait encore s’alourdir à l’issue des recherches, la tornade qui a frappé la ville de Moore, s’annonce d’ores et déjà dévastatrice...»

Cette dramatique tornade remémore à Bilal celle qu’il a vécue cette semaine. Tout a été soufflé, balayé... De sa vie d’avant, il ne reste aujourd’hui qu’un amas difforme de sentiments et de débris amoureux. Miraculeusement rescapé du carnage, un post-it griffonné de quatre mots « Je te quitte - Isa» bloque toutes tentatives d’activité neuronale. L’insignifiant petit carré jaune collé sur le volant de sa Clio, alimente en continu son trouble obsessionnel à l’amorce des lacets d’une petite route d’Ardèche. Bilal roule vite, pile, hurle son désespoir, repart... L’autoradio sanglote maintenant « Il n’y a pas d’amour heureux ». Déclic supra sensible, la mélodie enclenche un mécanisme irréversible : Aragon...Elsa... Isa !

En face, le ravin est à cinquante mètres. Les yeux clos, Bilal accélère. Une, deux, trois secondes d’abandon puis un à-coup déconcertant. Quelque chose vient de percuter le chassis. En panique, il freine violemment. Il enrage, se traite d'abruti. Dans le rétroviseur, il discerne une forme sombre qui gît sur l’asphalte, sans doute un petit animal des bois. L’endroit est désert, il descend et s’approche. Le vent souffle en tempête. Un sentiment coupable lui fait redouter ce qu’il va découvrir. La pauvre bête doit être morte, rien ne bouge. Et pour cause, ce qu’il a maintenant entre les mains est incroyablement inerte et incongru dans ce lieu... C’est du buffle ! Un assemblage de découpes de peau parfaitement ajustées pour former l’iconique MacDouglas Pyla ! Ouvert, c’est le foutoir habituel d’un sac de fille : maquillage, flacon de parfum miraculeusement indemne, plusieurs dizaines d’euros, coupons de boutiques branchées et une carte Platinum... La propriétaire du sac n’est a priori pas dans le besoin. Glissée derrière les billets, la photo d’une femme, la trentaine, blonde aux yeux clairs. Au dos du cliché, une inscription en italien, «Siccome sei bella, il mio amore!». Pas de papier officiel, mais un téléphone pulvérisé complète l’arsenal féminin. Un nom figure sur la carte bancaire : Cécile Perrier. Bilal en serait presque déçu, c’est tellement banal Cécile Perrier.

Une intuition morbide lui traverse l’esprit. Et si cette femme avait eu les mêmes desseins que les siens, si elle agonisait au fond du ravin? Il court jusqu’au bord du précipice, ne voit rien, s’agite, hurle son prénom. Une voiture arrive et ralentit à sa hauteur. Le conducteur pose la question de circonstance.
- Tout va bien monsieur ?
- Oui, oui. Je voulais juste voir. C’est profond par ici, soyez prudent. Bonne journée.

Dubitatif, Bilal reprend la route. Le premier village rencontré mérite bien une halte. La place centrale avec ses mûriers centenaires serait très accueillante, s’il n’y avait ces bourrasques qui malaxent d’imposantes nuées de poussières. À deux doigts de renoncer à la vue des éléments déchaînés, alors qu’il se dit qu’il verra plus loin, Bilal aperçoit près de la fontaine une silhouette recroquevillée. Il avance vers elle, tête baissée, la main en visière pour se protéger tant bien que mal du sable qui gifle son visage.

- Mademoiselle ?
-...
- Mademoiselle, s’il vous plaît ?
- Un oui timide s’échappe du visage délicat qui se retourne.
- Vous ? Vous...
- On se connait ?
- Je crois que j’ai quelque chose qui vous appartient
- ???
- J’ai trouvé votre sac sur la route, enfin je l’ai un peu écrasé...
- Ah non ! Déjà !
- Déjà ? Comment... Déjà ? bafouille Bilal
- Partez, je voudrais être seule ! Laissez-moi !
Bilal capte en clair la balise de détresse de la blonde survenue sans prévenir dans sa sphère intime. Non, il n’allait pas partir, en tout cas, pas tout de suite.
- Ecoutez Cécile, je peux vous appeler Cécile?
- Quoi encore ?
- Allez... Je crois sincèrement que nous pourrions parler calmement à l’abri.
- Vous êtes très collant, et je suis polie !
Il lui tend la main. Elle finit par l’accepter pour abandonner mollement le muret du bassin, mais la relâche sèchement après avoir retrouvé l’équilbre.

Attablé face-à-face dans l’unique auberge du village, le couple contemple la fumée des tasses qui délimite leur territoire. Les râles du percolateur accompagnent les premiers mots malhabiles de Bilal.
- Vous croyez au destin Cécile ?
- Ho non, pas ça ! Vous voulez que je m'enfuie ? Épargnez-moi votre numéro débile de dragueur bon marché.
Bilal encaisse.
- Désolé.
- Je souffre, vous comprenez.
Curieux d’entendre la suite, il lance juste :
- Et...?
- Et l’amour... C’est comme une tornade abjecte, dégueulasse ! continue Cécile avec un haussement d’épaule désabusé.
- Vous avez bien dit... Une tornade ?
- Vous êtes con, ou quoi ? C’est une image... Une tornade désintègre tout sur son passage, viole les souvenirs, les projets, la beauté...
Il a entendu ce matin un scientifique expliquant qu’une tornade est un amalgame de deux masses qui ne se mélangent pas, mais s’enroulent l’une autour de l’autre en créant des vents très puissants. Le tourbillon se forme et... Bilal disparaît, englouti dans le cyclone verbal de Cécile.

Cécile libérée, intarissable, étale son fiasco sans pudeur et lui, écoute sans broncher.

Réssuscité de nulle part, Bilal tente d’aligner quelques mots :
- Croyez-vous que... Que deux tornades pourraient se percuter ?
-... ? D’après vous ?
- C’est moi qui pose la question.
- Bizarrement j’imagine un grand calme. Pourquoi?
- Juste comme ça... Pour savoir.
Il sourit.
Elle sourit, Bilal efface délicatement un sillon de poussière incrusté sur la joue de Cécile.
- Je ferais mieux de partir, mais tu sais quoi bel inconnu ?
-... ?
- J’aimerai tellement que tu m’embrasses, là maintenant.

Dehors, le mistral déshabille avec fougue les mûriers pour faire valoir un ciel pur sans nuage.
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