324 lectures

52 voix

Qualifié

« Là où il y a du bruit peut naître la danse. N’importe quel bruit, n’importe où... Quand il n’y a ni instrument, ni objet approprié, il reste la voix. »
Je repense à ces paroles d’un danseur de hip-hop inspiré. Le seul bruit que j’entends ici est un lancinant bip-bip-bip-bip...
Dix années de danse déjà du haut de mes treize ans et j’ai cette sensation de mouvement perpétuel qui m’habite, cette envie de bouger dès qu’il y a du son, d’exprimer tout ce que je porte en moi à travers mes gestes. La rigueur du classique, la liberté du modern jazz, l’intensité du hip-hop... Tout ça me façonne comme je grandis. La danse, ma plus belle expression, ma plus grande émotion !
Au fil des ans, mon corps s’est modelé, assoupli, plié aux exigences de chaque danse. Les mouvements refaits inlassablement, les longues journées de répétitions parfois jusqu’à l’épuisement pour que les chorégraphies soient parfaites. Chaque danseur sait que dans la danse, la liberté naît d’un corps apprivoisé, un corps dompté, un corps qui a subi et dépassé la contrainte physique et mentale que l’on s’impose soi-même pour progresser.
Seule dans ma chambre, le bip-bip-bip-bip... résonne encore ainsi que ces paroles « là où il y a du bruit peut naître la danse ». Une impulsion s’élance dans mon corps et je pense au Krump, ce mouvement né dans le ghetto de Los Angeles pour que les jeunes échappent aux gangs, pour transcender la colère et la changer en une forme d’expression corporelle agressive dans la forme, mais hautement positive. Le Krump littéralement c’est l’« éloge puissant d’un royaume radicalement élevé ».
La colère, moi aussi je la ressens en ce moment, tout comme la frustration d’être cloîtrée dans cette pièce.
Je m’assois sur le bord du lit, attache un bandana sur mon crâne chauve et me relève. Peu importe de quoi j’ai l’air dans ma blouse d’hôpital ! Peu importe cette perfusion attachée à ma main ! Peu importe que la pièce soit exiguë ; tout l’espace dont j’ai besoin est à l’intérieur de mon corps.
Mon corps refuse d’abdiquer face à la maladie. Le Krump c’est danser vers le haut et c’est ce que je vais faire.
« Quand on n’a pas d’instrument, il reste la voix. »
Le monitoring me donne le beat.
Bip...bip...bip...bip...bip...
J’improvise un beatbox.
Bip...pom tsi tsi pom tsi... bip...pom tsi tsi pom tsi... bip... pom tsi tsi pom tsi...bip... pom tsi tsi pom tsi...bip...
Le mouvement se distille en moi comme une sève printanière avec une intensité fulgurante. La fureur de la vie m’emplit. Les gestes s’imposent... secs, précis, saccadés ; mes bras grands ouverts, je maîtrise l’espace. Mon corps explose de colère et de joie, s’exprime dans des mouvements amples et tribaux qui m’apaisent enfin.
Et comme je danse, je m’élève.

Prix

Image de Hiver 2015

52 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Mapie
Mapie · il y a
Toujours une extrême sensibilité ! Mon soutien inconditionnel et sincère !
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci à toi Mapie, c'est très encourageant pour moi. :)
·
Image de Maud
Maud · il y a
Mon vote (48) pour cette danseuse, et pour son auteur Aliénor qui écrit des textes si sensibles et si émouvants....
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Maud.
·
Image de Adaq
Adaq · il y a
Résister grâce à la pratique d'un art , belle leçon . +1
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Parfois c'est tout ce qu'il nous reste pour surmonter les épreuves. Merci à vous.
·
Image de Parismrs
Parismrs · il y a
J'aime beaucoup c'est très joli !
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup.
·
Image de Philgreff
Philgreff · il y a
Encore un très joli texte, la phrase finale "Et comme je danse, je m'élève" est sublime.
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup, ton commentaire me touche.
·
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Un texte fort, comme son héroïne
dont la drogue est ce mouvement endiablé du corps :
la danse.

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci Izzie. C'est vrai que la danse comme d'autres moyens d'expression artistique peuvent révéler en chacun une force insoupçonnable.
·
Image de Argan
Argan · il y a
Emouvant...Au plaisir de se lire Argan.
Mon personnage Marc se bat aussi contre la mort dans Calme plat en finale des nouvelles ! +1

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci à toi. Je vais découvrir avec plaisir ta nouvelle que n'ai pas encore lue.
·
Image de Zabelou
Zabelou · il y a
Le krump, c'est fa-bu-leux ! Tu connais ce film génial de David La Chapelle, "Rize", sur ce mouvement ? Si ce n'est pas le cas, c'est à voir absolument...
So, one vote for hope, life and krump ;-)https://www.youtube.com/watch?v=6pV6Yagzphk

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Je suis ravie de voir que comme moi tu aimes le krump, une danse d'une intensité hallucinante. Le film Rize m'a infiniment bouleversée et c'est une très bonne idée de mettre un partage ici. Merci à toi. :)
·
Image de Zabelou
Zabelou · il y a
J'ai la BO du film à la maison, j'adore ça. Bon autant te dire que je suis loin de danser comme ça, mais c'est un sacré défoulement quand je m'y mets ! ;-)
Et au-delà des numéros stupéfiants de danse, j'aime beaucoup le portrait de ces quartiers, le message porté par les danseurs (le clown notamment).

·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
un texte très humain sur une passion contrariée par une maladie injuste
un corps sous intraveineuse mais une envie toujours intacte
une grande force dans un petit corps^^
+1

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Sylvie, ça me fait très plaisir. J'avais envie de parler de cette liberté ultime que l'on a de ne jamais se résigner et de toute les choses douloureuses que l'on peut transcender par la danse et l'art en général.
·