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Run, baby, run

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Sylvie Loy

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En compétition

Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on a su ce qu’il s’était passé.
Finalement, on aurait pu s’en douter, tant le drame avait une allure « classique », un dénouement attendu.

Adolescent, souvenez-vous, cette période n’est peut-être pas si lointaine encore, comment ça se passait chez vous ? Je veux dire, avec vos parents. N’avez-vous jamais eu à souffrir d’une atmosphère plus orageuse que d’habitude ? Une ambiance si désagréable qu’elle vous ait donné envie de fuir ? De vous échapper ? De fuguer même ?
Alors, sans l’avoir planifié, vous vous retrouvez un soir, à la nuit tombée, à longer votre rue, puis la route du lycée jusqu’à la nationale qui vous éloignera réellement de la ville. Et de chez vous aussi.
Rien n’a été prémédité : ni la dispute ni la fuite. Auquel cas, vous auriez prévu un sac à dos avec un duvet, un rechange, de l’eau et un peu de vivres. Pourtant, vous marchez seule dans la nuit, le plus loin possible de votre vie.
Quelle qu’ait été la raison de cette fugue, le plus effrayant, finalement, c’est ce qui pourrait se produire.
Ce qui va se produire…

Une voiture quitte la route et se range sur le bas-côté. Ses phares vous éblouissent tant dans l’opacité nocturne qu’il vous est impossible de reconnaître la marque de la voiture et de dire, du premier coup d’œil, si le conducteur est une personne familière ou un inconnu.
Comme dans un mauvais film de série B, la vitre s’abaisse sur le visage d’un homme. Forcément, un homme. N’avez-vous pas grandi avec la croyance que les hommes sont des prédateurs ? Qu’ils enlèvent les jeunes filles qui marchent seules dans la nuit au bord de la route, qu’ils les séquestrent, les violent et les tuent ?

Mais voilà que, avec un soudain soulagement, vous constatez que cet homme, vous le connaissez !
C’est votre voisin ou le gardien du lycée. Le cuisinier du lycée ou le père de votre meilleure amie.
Malgré les recommandations qui datent de votre enfance, qui coulent dans vos veines comme un sang complémentaire, vous montez à bord de la voiture. Oui, vous montez avec cet homme que vous connaissez.
Car, combien de temps avant qu’un autre véhicule s’arrête, conduit cette fois-ci par un inconnu, animé, peut-être, de folie abyssale qui verrait en vous, seule dans la nuit au bord de la route, une proie facile et donc idéale ?

Il faut dire qu’à ce stade de l’histoire, entre deux sueurs froides, vous avez changé d’avis : vous allez rentrer chez vous retrouver vos parents. Ce n’était qu’une dispute de plus. Pas la dispute de trop.
C’est alors que la voiture s’engage sur la route. Un peu fort quand même : les graviers crissent sous les pneus. Légèrement apeurée, vous bouclez votre ceinture. Du coin de l’œil, vous constatez que l’homme que vous connaissez, sous son apparence de bon père de famille avec son pull en laine pelucheux et son pantalon côtelé usé, semble plus costaud que vous ne l’imaginiez. Il doit faire le double de votre poids… Si l’envie lui prenait de vous forcer à quoi que ce soit, vous n’auriez aucune chance. Aucune. Mais bon, vous le connaissez alors pourquoi s’en faire…

Au moment où il coupe le contact dans une allée qui ne ressemble en rien à celle qui mène à votre maison, fébrile et apeurée, vous le remerciez. En effet, poliment, vous le remerciez. De vous avoir avancée sur le chemin du retour, un mensonge de ce genre…
Seulement, au moment de descendre de la voiture, pour la première fois, il vous touche. À peine. Un effleurement. C’est étonnant d’ailleurs comme sa main est légère sur votre cuisse.
Pas comme son autre.
Son autre main qu’il a placée derrière votre nuque et qu’il guide vers son pantalon de velours usé.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

309 VOIX

CLASSEMENT Très très court

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'ai aimé et je me suis abonné.
SYLVIE, tu m'as oublié.
Je suis au:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Agathe Agathe · il y a
C'est... Fort!
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Hélène Hiverlay · il y a
Ce pourrait-être le prélude du roman Room. Chers consœurs, n'hésitez pas à mordre, même très fort.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je relis ce texte avec envie car peu de textes me poussent à les relire. J'espère sincèrement qu'il sera finaliste et lauréat. il le mérite de par l'atmosphère qui s'en dégage et le froid glaçant de l'écriture. un bijou de cruauté.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On aimerait tellement avoir tort quand on prévient ses enfants des dangers de la vie !
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Sylvie Neveu · il y a
Sobre et douloureux, très.
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Maud Garnier · il y a
Je te retrouve sans surprise dans ce registre noir qui te vas si bien !... comme au temps des ZaCaMaSy ou du gang ☺ 😉😉
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Suire Jacques · il y a
Pas de surprise dans votre texte on devine la fin rapidement... et je dois dire malheureusement. Mais votre écriture est dense et on se prend au texte je vous donne ***
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Frédéric Bernard · il y a
Une nouvelle qui fonctionne comme une mise en situation où le lecteur devient peu à peu le personnage, interpellé par le "vous". C'est une simulation de mauvaise rencontre qui nous rappelle que tomber sur quelqu'un que l'on connait ne signifie pas bien tomber.

Rien n'est simple : il n'y a pas un groupe de gentils (l'entourage et le connaissances) qui s'oppose aux méchants (les autres). Le bien comme le mal peuvent émerger partout et l'on se doit de rester sur nos gardes.

Bravo pour ce moment, Sylvie, c'est enlevé, efficace et d'utilité publique :-)

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Gina Bernier · il y a
Des faits malheureusement qui arrivent trop souvent. Subir la contrainte de cet homme, c'est marquer à vie son avenir...
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