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C'est l'heure où la Nature s'éveille après trois jours de déluge.
La nuit s'évapore alors que la Lune s'efface en souhaitant au Soleil une journée
enfin radieuse. Ce dernier ouvre un oeil, péniblement un deuxième, se hisse
rayon par rayon au dessus de la montagne dans le ciel déjà bleu. L'air vivifiant
le sort de sa torpeur.
Ô combien cette assise magnifique lui permettant de voir et d'être vu par la
Terre entière lui avait manqué ! C'est une place de choix, bien plus que la Lune
qui doit se contenter des insomniaques et somnambules. Il n'y a aucune
jalousie entre eux, c'est ainsi, il fut créé en premier pour illuminer le jour puis
sa demi-soeur la Lune pour prendre le relais la nuit, pendant qu'il se repose.
Malheureusement, le Soleil est un astre chétif, qui s'enrhume vite, les vertiges
le prennent facilement au saut du lit à l'idée de briller dans le froid... Aussi les
jours de pluie, il préfère garder le lit.
Le frère de la Lune savoure sa place de roi. Il scrute la cime des arbres dans la
vallée, il cherche ses plus grands admirateurs, les habitants de la forêt, il tend
l'oreille... Le silence lui répond.
Il inspecte les branches, les troncs, les taillis, les buissons, ces bras végétaux
où se réfugient d'ordinaire sa cour animale. De ci, de là, des troncs à terre, la
forêt a souffert, et il n'était même pas présent pour réchauffer les abris et les
sols détrempés... Il s'inquiète, espère qu'ils ne sont pas tous malades.
Il cherche à se rassurer et passe sur l'autre versant de la montagne où, les
chevrettes fourragent pour le petit déjeuner pendant que leurs faons
s'amusent sur les sentiers escarpés. Aucun bruit de sabots pour l'accueillir,
d'ailleurs il ne reste pas grand chose des aires de jeux des petits, et il n'était
même pas présent pour réchauffer les coeurs... Il s'alarme, se demande s'ils
ne lui font pas tous la tête. Il s'en veut, la prochaine fois, il fera un effort,
même une toute petite apparition au balcon de sa chambre royale sera la
bienvenue.
Soudain, un bruit sourd montant des entrailles de la Terre, le sort de ses
pensées. La montagne se réveille, elle grogne, éblouie par toute cette lumière,
elle ne comprend pas: le Soleil a déserté la Terre, son amie la Lune, lui a fait
cette confidence, et les gouttes de pluie ont répandu la rumeur sur ses flancs;
aujourd'hui, les anciens tiennent un conseil pour décider de l'avenir sans
chaleur rayonnante, sans lumière étincelante: se contenter de sa demi-soeur
en toute saison.
Le Soleil suspend son sourire, la tristesse le submerge et il se laisse aller sur
l'épaule de la montagne qui, elle, termine de s'éveiller, s'étire, baille... Et de ce
trou béant, jaillit la source de la rumeur, elle s'échappe, tel un torrent, elle se
transforme en ruisseau pour mieux se répandre dans la vallée, coule dans les
rivières, remplie les fleuves du bassin, elle s'engouffre par les estuaires pour
atteindre les bords de mer. Cela prend la journée, jusqu'à la nuit, et la Lune
montre le bout de son nez.
Elle n'est pas fière d'avoir fait de la peine à ce frère qu'elle aime tant, même si
pour lui, elle n'est sa soeur qu'à demi, et elle pense encore pouvoir réparer sa
bêtise. Elle demande à son ami l'océan de se soulever et se retirer pour
empêcher la rumeur d'aller plus loin. L'océan manque d'entrainement, aussi
doit-il s'y reprendre à plusieurs fois. La rumeur hésite, courir sur le sable,
nager à pleines eaux ou abandonner ? La rumeur se jette à l'eau. La Lune la
domine, la nargue, la raille pour la faire flancher. L'océan, encouragé par son
amie, dans un dernier tourbillon d'effort, la noie et l'effrite dans le sable. La
rumeur s'arrête là.
Le Soleil sort de derrière le nuage où il s'était caché pour pleurer. D'un sourire
qui se dessine, il remercie l'océan en l'adoubant chevalier des marées, puis il
se tourne vers la Lune, restée penaude. Il s'arrache quelques rayons, les offre
à sa demi-soeur pour faire d'elle sa soeur à part entière: pour chaque jour où il
aura été fébrile, la nuit suivante, elle aura le devoir de rayonner de tout son
cercle, comme une reine.

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