Rose au printemps, cœur bien content !

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J'aime écrire. J'aime lire aussi. Les deux sont pour moi indissociables et se nourrissent l'un de l'autre. Les belles histoires me plaisent. J'aime bien aussi celles qui bouleversent, réveillent  [+]

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En ce lundi 15 Avril 1911, jour de fermeture, Rose décida de faire l'inventaire de sa boutique. Trois ans s'étaient écoulés sans qu'elle n'ait encore pris le temps de ranger, trier, jeter.
Le joyeux capharnaüm, depuis toujours maître des lieux, avait triplé de volume.
Le départ paternel avait été si soudain. A l'issue d' une nouvelle crise de délire, bien alcoolisée comme toujours, les gendarmes du canton l'avait emmené. Une ordonnance de placement à l'asile de Caen avait obligé la toute jeune femme, inexpérimentée, à parer au plus pressé. A la brocante, adjoindre un salon de thé tout d'abord ! Des rentrées régulières lui étaient nécessaires. Intrépide et confiante, elle s'était vite aperçue que la transformation était un succès.
-Tu es le garçon que je n'ai pas eu, lui avait souvent dit son père, j'ai toujours su que je pourrais compter sur toi !  Tu iras loin dans la vie !
Mais Rose vivait seule désormais au-dessus de la boutique située sur la digue piétonne de la petite bourgade normande que la mode des bains de mer animait d'années en années. Les clients fidèles, comme les acheteurs de passage, au premier abord surpris d'être accueillis par cette jeunette, se montraient pourtant honnêtes. D'autant qu'elle les servait avec entrain et sérieux. Elle plaisait avec ses doux yeux bleu-vert, ses larges et hautes pommettes rosées, sa chevelure aux nuances de blond cendré et doré, ses épaules délicates, sa taille souple et fine : une rose ravissante
« Le seul objet neuf et sain du bazar, c'est sa délicieuse propriétaire », commentaient les mauvaises langues !
La matinée était bien entamée quand une subite douleur à l'épaule droite intima à Rose une pause .
«  Ah, que cela ne tienne ! Je vais rester raisonnable et m'attaquer aux tiroirs de la grande bibliothèque ; quel méli-mélo, au moins dix ans de paperasseries  là-dedans ! »
Et elle piocha dans l'un des cinq tiroirs, longs et étroits. Ils contenaient de vieilles factures de travaux d'aménagement d'un appartement à Paris, rue Ampère dans le 17 -ème arrondissement. Au nom de M. et Mme Pierre de Saint -Joulin. Datées de Décembre 1895.
« Mais Maman était morte, puisque nous sommes arrivés en Normandie quand j'avais cinq ans, avant Noël ! Il n'y avait plus lieu de marquer Madame », s'étonna Rose.
 Papa n'a pas voulu que j'aille à son enterrement ni ensuite me recueillir sur sa tombe.
Et la jeune femme de trouver une note qui la laissa un très long moment, dubitative.
C' était une écriture féminine ; les deux phrases griffonnées le lui confirmèrent.
Je, soussignée Renée Saint-Joulin, née Le Malicourt, déclare léguer à ma fille Rose, le saphir reçu de mon aïeule Marie-Bénédicte Le Malicourt ainsi que mes autres bijoux entreposés à la Caisse des Dépôts et Consignations, si toutefois il m'arrivait malheur. Mon mari, Monsieur Pierre de Saint-Joulin, seul détenteur de la clé, m'en refusant l'accès encore à ce jour.
Le 20 octobre 1895, à Paris. R.S-T

« Mon Dieu, que s'est-il passé ? Quel drame s 'est-il glissé dans leur relation conjugale pour que mon père ne m'ait jamais parlé de cela ?
Elle poursuivit en ouvrant sans tarder un autre tiroir. Elle ne fut pas longue à y découvrir deux liasses de lettres, serrées dans un ruban.
C'étaient des lettres de Pierre de Saint-Joulin, quelques mois avant leur mariage entre 1887 et 1889. Des lettres d'amour enflammées. Les sentiments avaient été partagés entre les futurs mariés. Les autres lettres et documents lui parurent bien ordinaires après cette découverte, jusqu'à ces quelques mots d'une graphie mal assurée.

Paris, le 25 octobre,
Chère Renée, si par malheur, tu te retrouvais chassée de chez toi et que tu ne puisses te rendre chez lui, surtout si c'est le soir, n'oublie jamais que je suis ton amie. Je t’accueillerai quoiqu'il arrive, surtout dans ton état. Mon logement est modeste et on se serrera car je le partage déjà avec ma jeune sœur. Nous sommes un peu à l'étroit mais tu peux t'y réfugier autant de temps que tu veux. Tu connais mon adresse, 15 rue des tournelles, près de la Bastille. Ta Toinette

Ébranlée par cette dernière lecture, torturant sa mémoire à la recherche du moindre de ses souvenirs enfantins, Rose ne dormit pas la nuit suivante, trop remuée par ses découvertes.
Vers six heures du matin, elle résolut de se rendre par le premier omnibus, à l' adresse relevée dans le premier courrier. Et c'est le teint pâle, les yeux cernés et la démarche nerveuse qu'en fin de matinée, elle sonnait au 83 de la rue Ampère.
C'est un jeune homme d'une quinzaine d'années qui vint lui ouvrir.
-Bien le bonjour, pardonnez le dérangement, est-ce bien ici que demeure Mme Renée de Saint-Joulin ? bredouilla-t-elle, fébrile.
-Ni l'un ni l'autre, vous êtes chez Mme veuve Mestrier, née Renée Le Malicourt ! Je suis son fils. A qui ai-je l'honneur ?
-Oh, fit-elle confuse, je suis Rose de Saint-Joulin. Je suis née le 31 janvier 1890. Me serait -il possible de parler à votre mère ? Je vous en supplie, faites lui part de ma présence.
Rose se retint à la porte, haletante: en une minute, sa vie et son histoire basculaient. Ainsi sa mère n'était pas morte et avait eu un autre enfant !

Elle entendit des pas lourds et hésitants qui s'approchaient, semblant descendre précautionneusement. Puis le silence, interminable. Enfin, le jeune homme réapparut.

- Mère m'a l'air passablement surprise et remuée. Elle n'a pas voulu m'en dire davantage mais tient absolument à ce que vous rentriez au salon. Venez, suivez-moi.
Rose, les yeux baissés, les mains moites, crispées sur son chapeau de feutre vert, pénétra, chancelante, dans une grande pièce aux fenêtres vitrail. Son destin allait basculer.

-Mon Dieu, mon Dieu, suffoqua la maîtresse des lieux, Rose, c'est toi, ma Rose chérie, ma fille bien-aimée ! Oui c'est bien toi, cette blondeur, ce menton volontaire, cette taille de guêpe. Oh ma fille, quel bonheur de te retrouver, moi qui désespérais de te revoir, viens m'embrasser mon trésor !

-Oh Maman, moi qui te croyais morte depuis mes 5 ans ! Moi qui ai passé toutes ces années sans connaître la vérité ! Hier seulement, en retrouvant les papiers de famille, j'ai tout compris. J'ai accouru !

- Assieds-toi, mon enfant, là près de moi, je vais tout te raconter puis après nous ferons venir Félix ton frère. Voilà, comme tu le sais, tu es née en 1890, après de longues fiançailles et un mariage rapide avec Pierre de Saint-Joulin.
-Oui, j'ai retrouvé votre correspondance de l'époque !
-Tu étais une jolie poupée mais c'est un garçon que ton père aurait voulu, pour transmettre le nom ! Impossible : trois fausses -couches en quatre ans,
- Pauvre Maman, c’est plus qu'une femme ne peut supporter !
- Hélas, et je ne le supportais plus d'ailleurs. Un jour que je me promenais avec toi au parc Monceau, je fus prise d'étourdissements. Mon amie Toinette passait pas là avec une camarade, joli brin de fille posant pour le peintre Julien Mestrier. Ce dernier cherchait justement un modèle de femme bien en chair ; avec mes grossesses, j'avais douze kilos de trop. Je me présentais. Nous nous plûmes immédiatement. Deux mois plus tard, nous tombions dans les bras l'un de l'autre et bien vite je compris que j'étais de nouveau enceinte.
- Et mon père ?
- Il finit par deviner. Le 25 octobre 1895, j'étais allée faire des emplettes et il en profita pour te faire conduire chez ta grand-mère. Folle de douleur, je me réfugiais chez Toinette. Trois semaines plus tard, Julien Mestrier vint me chercher.
- Et tu l'épousas ?
- Plus tard, entre temps, Félix était né un beau garçon de huit livres ! Il m'a bien consolé. Je fus heureuse avec son père. Il est décédé d'une thrombose l'an dernier.
- Père n'est pas mort, il est interné à Caen depuis presque trois ans ! Reconnu aliéné après avoir été alcoolique ! Je me débrouille et tiens la boutique seule à Albeville.
- Ma chérie, que je suis fière et comblée ! En ce jour béni de printemps, ton retour est une renaissance. Fêtons cela sans tarder tous les trois ! Félix, viens vite et n'oublie pas le champagne !
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Randolph B. · il y a
Et n'oublie pas le champagne ! A défaut d'une cerise sur le gâteau, un bouchon qui saute pour clore cet excellent texte !
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Hélène CUINIER · il y a
oh, la la c'est vraiment gentil...ici j'ai voulu faire du Maupassant, un auteur parmi mes préférés....aussi! Et j'aime bien parler des destins tortueux mais qui finissent bien, à cause du courage des protagonistes. Merci Randolph d'avoir pris le temps de lire ce texte qui n'est pas très short!