Rosaire

il y a
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Image de Été 2021
Les arbres se balancent derrière la fenêtre. Ma grand-mère s'est assoupie dans le fauteuil aux accoudoirs gris. Un rayon de soleil zèbre sa joue de lumière. Je n'ose pas la réveiller. Elle semble si calme, si tranquille, perdue un instant dans un sommeil serein. Je veux garder cette image en tête : celle d'un repos calme et heureux. Pendant quelques minutes, c'est moi qui veille à mon tour sur elle. Nous échangeons ainsi les rôles de temps en temps. Je ne la quitte pas des yeux et suis de mon regard le mouvement régulier de sa poitrine qui s'élève puis s'abaisse. J'aime écouter sa respiration, assise à côté d'elle. Sa présence me rassure. En silence, je me penche sur son visage, son souffle me caresse. Je voudrais lui dire combien je l'aime. Je la regarde. Son visage est peu marqué par les rides malgré ses quatre-vingt-quatre ans et les malheurs successifs qui se sont abattus sur elle. Des exils, la mort prématurée de son mari, puis celle d'un de ses fils. Elle a traversé la Méditerranée une valise à la main, elle a connu les fins de mois difficiles, la tristesse, des moments de désespoir sans doute, mais elle est là aujourd'hui, et elle dort tranquillement. Son chapelet dépasse de sa poche. Elle le garde toujours sur elle. Mais moi, je ne crois pas en Dieu.

Midi, l'heure du repas. Les hôpitaux respectent scrupuleusement les horaires. Une aide-soignante rentre dans la chambre, un plateau à la main et l'installe sur la tablette fixée au lit. Ma grand-mère se réveille. Elle dit qu'elle n'a pas faim. J'insiste, mais elle refuse. Elle répond qu'elle mangera tout à l'heure, il est trop tôt pour elle.

Les journées sont longues, les après-midis s'étirent comme des gros chats. Nous décidons de quitter la chambre pour faire un tour dans le parc de l'hôpital. Je n'aime pas croiser des visiteurs dans les couloirs. Ils se demandent toujours quelle maladie vous avez, si c'est grave et vous lancent parfois un regard compatissant. Je déteste l'odeur qui plane dans les couloirs des hôpitaux, le parfum mélangé de la peau humaine, des médicaments et des produits d'entretien.

Les portes automatiques s'ouvrent devant nous et nous voilà inondées de soleil. Nous marchons lentement, ma grand-mère se déplace difficilement, même avec sa canne. Dans le parc de l'hôpital, nous passons devant un massif de rosiers qui me rappelle, comme toujours quand je l'aperçois, un épisode de mon enfance. J'ai trois ans. Je fais mes premiers pas dans le soleil. J'avance, hésitante, sur la terrasse encerclée par des rosiers immenses. Ma mère et ma grand-mère discutent dans la cuisine, je perçois leurs voix lointaines. J'ai échappé à leur surveillance, je suis si petite. Soudain, ils m'entendent hurler. Je suis tombée au milieu des roses qui m'ont déchiré les bras et les jambes. Plus je bouge, plus j'ai mal. J'appelle le plus fort possible, que quelqu'un vienne m'aider. On se précipite et on me retrouve prisonnière du massif. Les épines se sont plantées dans ma chair tendre. Mon corps est couvert de petites lignes rouges. Ma mère m'a prise dans ses bras, ou peut-être ma grand-mère. Des lambeaux de ma jolie robe restent accrochés aux épines, comme des drapeaux abandonnés. Ma grand-mère décide de faire arracher tous les rosiers. Il n'y a plus de fleurs dans le jardin qui devient subitement triste et nu.

Elle regarde sa montre pour vérifier que le temps passe réellement. Nous nous sommes arrêtées sur un banc. On ne se dit rien. Ma grand-mère n'a jamais été très bavarde. Elle ne me pose pas de question, mais elle devine souvent les pensées qui m'agitent. Nous avons l'habitude de nous scruter l'une l'autre en silence.

Le soleil suit sa course vers l'occident, vers sa mort. Une lente agonie dans les teintes de rouge et d'orange. Nous regagnons la chambre. Ma grand-mère sait qu'il est bientôt l'heure de se quitter. Une infirmière vient nous prévenir que les visites sont terminées. Elle veut encore rester avec moi, je le sens dans son regard. Encore quelques minutes passées ensemble, des minutes si précieuses maintenant qu'elle sait. Je devine qu'elle a parlé avec les médecins qui lui ont expliqué de manière élégante qu'il fallait se préparer au pire. La mort bientôt. Dans quelques jours, peut-être dans quelques semaines. Ce n'est pas une science exacte. Ma grand-mère n'arrive pas à accepter cette idée. J'ai tellement de peine pour elle. Elle semble perdue et désemparée quand elle songe, quand elle réalise que la mort arrive, s'approche. Elle sert ma main très fort. Je la prends dans mes bras. J'essaye de la réconforter, de la consoler, mais je ne trouve pas les mots. Moi aussi, je suis triste, moi aussi j'ai peur tout comme elle. L'infirmière repasse. Il est vraiment temps de se dire adieu. Ma grand-mère remet son manteau et m'embrasse sur le front. Elle sort rapidement de la pièce. Je l'entends pleurer derrière la porte. Je reste allongée sur mon lit d'hôpital en attendant que tombe la nuit.
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Daisy Reuse · il y a
Je suis toute retournée par la fin du texte et cette petite-fille tellement généreuse qu'elle culpabilise de la douleur que sa grand-mère connaîtra.
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Nadia Batchep · il y a
Très belle plume claireee🥰Je vous donne toutes mes voix 💓.
Si vous avez un moment ça me ferait plaisir que vous me lisiez sur ma page.🙏🙏🙏

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Arsene Eloga · il y a
Bravo! J'aime beaucoup, Excellent texte, j'ai pris un plaisir à le lire et à l'apprécier
Si vous avez une minute
Je vous invite aussi à faire cordialement un tour ici
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1?all-comments=1&update_notif=1620471588#fos_comment_4829796

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Catherine Lauriac · il y a
Très touchant ! Surtout continuez à publier vos oeuvres , le talent est là!
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Dominique Coste · il y a
j'aime beaucoup ce revirement de situation surprenant et qui modifie totalement l'histoire. Je ne sais pas si vous avez lu "le jour d'avant" de Sorj Chalandon, une prouesse en ce sens. Je vote ! Merci à vous pour ce texte !
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Ozias Eleke · il y a
Un texte très bien ficelé mais surtout original. J'adore.
Je vous prie de lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-prieres-de-madou

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Kruz BATEKIDILA · il y a
Bravo ! J'aime.
J'aurais aimé lire la suite...
Merci de me lire ci-après, mon texte en compétition.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/laltruisme-la-flemme-ou-lirrationnel

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JAC B · il y a
Bravo pour la chute et le déroulement de ce texte nostalgique impeccablement écrit qui ne laisse aucun indice pouvant présager de cette inversion de personnage. Bonne continuation Claire
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Claire Fillon · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements.
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De margotin · il y a
Oh la la! C'est poignant!

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