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Julia

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De la farine, du chocolat, du sucre, du beurre, des œufs. Ça n’avait pas l’air bien compliqué. Tout le monde sait faire un fondant au chocolat. Un cœur mœlleux, un cœur brisé. Deux cents grammes de chocolat, un drame.
Etat des lieux à une heure du matin : un énorme bazar. La table me regarde. Elle attend dans le silence d’une nuit sans étoiles. Une nuit glaciale. La journée avait été parfaite, la soirée exécrable. La date sur le calendrier, marquée de rouge, le quatre mars, me laisse de marbre. Quatre années de mariage, un message sur un portable oublié.
Violent.
Je me serre une autre coupe de champagne. Dans mon estomac, les bulles s’agitent. Pire que l’acide. Deux cents grammes.
La table me regarde. Elle attend. Sous la fenêtre, elle se fait discrète. L’assiette, elle, ricane doucement. Mais je l’entends. Elle me nargue et s’en amuse, poursuit son manège sans scrupules. Elle joue avec mes nerfs, je serre les poings. La nappe blanche était impeccable. Dommage. Des taches indélébiles. Deux cents grammes.
La table me regarde.
Puis tout à coup l’assiette prend un air grave et accuse. Le placard menace, il s’avance et m’adresse des propos virulents, la gazinière explose de colère, l’étagère tremble sous la pression des verres, le tic-tac de la pendule se fait plus insistant, la tension est palpable. Un tribunal improvisé dans la cuisine. Pas d’avocat. Deux cents grammes.
J’ai envie de chialer. Machinalement je joue avec une mèche de cheveux. Le visage pâle, probablement, le regard absent, je suis sur le point de craquer. Quand tout à coup ça m’agace. Allez au diable.
Au diable.
De rage j’envoie valser l’assiette qui tombe par terre avec fracas.
— Ça suffit ! Arrêtez.
Je vocifère, menace à mon tour, crache toute la rage que j’ai en moi. Puis le silence revient. Je lâche nonchalamment le couteau que je tiens dans la main depuis des heures. La table me regarde. Imperturbable. Elle est d’un calme singulier, ça me glace les os. Il y a de la farine partout. Sur le carrelage les ustensiles épars, des débris de porcelaine. Le saladier en plastique est intact, le moule à manqué, cassé. Deux cents grammes.
Je fais les cent pas. Avance tel un automate sur un asphalte brûlant. Ça sent la tragédie. Deux cents grammes.
La table me regarde, c’est insupportable. Je ne sais pas ce qu’elle cherche. La nuit se casse, personne ne se lasse. Une lumière blafarde, une tasse de café amer, j’ai froid. Deux cents grammes.
De la farine, du chocolat, du sucre, du beurre, des œufs. Ça n’a vraiment pas l’air compliqué. Et merde, je vais le faire ce foutu fondant. Tout le monde fait des fondants. Tout le monde. Deux cents grammes.
Je sors un moule.
Un moule à tarte, une autre femme. Un vacarme insupportable, j’ai mal au crâne. Deux cents grammes.
Je casse la tablette en morceaux, ajoute le beurre en pommade. Le jour se lève, je brasse, inlassablement, brasse. La table me regarde. Chacun de ses regards est une claque. Le plan de travail n’apprécie pas ma présence, je m’en fous, je brasse. Le temps s’arrête, peut-être. Est-ce que je rêve ? Non, la table est là, encore elle me regarde.
— Ro... mane, Romane, appelle une... une ambulance, s’il te plaît... Romane...
Les mots résonnent. En vrac s’entassent en moi. Brutalement. Des centaines, des milliers de parpaings s’empilent me coupant définitivement de la réalité. J’ai affreusement mal au crâne. Je ne les entends pas.
— Roma... ne...
Un râle. Une mare de sang. La valise près de la porte d’entrée n’a pas cessé de pleurnicher, elle m’exaspère. Quelle idiote.
Le gâteau cuit dans l’indifférence totale. Lorsque le minuteur sonne, je sors de ma torpeur. Le fondant au chocolat... Un goût macabre.
C’est à cet instant que la table sort de sa réserve. D’une voix délicieuse elle m’appelle. Sa voix fascinante baigne mon être. Curieusement je me laisse charmer. Elle pénètre mon corps, se répand lentement dans chacune de mes cellules, telle une drogue euphorisante. Un poison, oui. La garce exulte. Je me suis fait avoir. Et là, la maudite table s’insinue insidieusement dans mon esprit. Elle m’enchaîne, m’aliène, me possède.
Je ne peux pas lutter.
Je monte sur la table, la chaise se retire. La fenêtre grande ouverte m’accueille. La vue est belle, du septième étage. Le macadam humide luit dans un dernier reflet argenté puis la lune s’en va, précipitamment. Le paysage se cache alors derrière un épais brouillard, complice de cette étrange mascarade, et, affublé de ce manteau grotesque, se fige. Tous désormais attendent.
Un pas.

PRIX

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EnamoR · il y a
Magnifique et prenant
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Bertrand · il y a
un thriller qui mêle la préparation d'un fondant
au meurtre le plus cruel
un peu de Chabrol dans la recette^^+1

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Evadailleurs · il y a
Belle réussite , ça commence comme un Disney - l'apprenti sorcier - puis on perçoit le malaise , le remords (? ) : la table ...
Quant à la chute ... renversante ! Bravo ! ( si ça vs dit, je me suis lancée ds un feuilleton ... sur ma page . )

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Julia · il y a
j'irai vous lire avec plaisir ;)
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Jean Calbrix · il y a
J'avais déjà lu et apprécié votre texte court, et voté pour lui. Je le relis avec plaisir et vous remercie encore d'avoir voté pour mon "fauteuil".
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MissFree · il y a
Lu tardivement et c'est bien dommage parce que c'est vraiment un très très bon texte plein de personnalité. J'aime beaucoup!
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Julia · il y a
merci à vous miss free et à bientôt dans une prochaine lecture
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MissFree · il y a
A très bientôt peut-être, si le cœur vous en dit, j'ai deux autres TTC pour les livres en tête:
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/carla

http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sex-toy-story

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François Duvernois · il y a
J'avais lu votre texte, j'avais aimé et j'aime encore, j'avais voté.
Vous avez voté une première fois pour mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1
Ce texte est en finale. Si vous aimez encore, vous pouvez remettre un bulletin dans l'urne.

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Virginie Colpart · il y a
Un texte si prenant et obsédant qu'il en donne la chair de poule.
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JHC · il y a
+1 aux horribles merveilles!
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Yaakry · il y a
Souvent de Yaakry à lire svp
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Star d'est · il y a
Bouleversant .
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Julia · il y a
Merci pour votre lecture !
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