Roger et la moukère

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La moukère était du genre à harponner le mecton chaque samedi soir d’ivresse, c’est-à-dire chaque samedi soir. Il faut dire qu’elle en avait du style ! Engoncée dans sa robe léopard, dont chaque bouton criait grâce, elle arpentait le dancefloor d’est en ouest et du nord au sud. Les pieds bouffis débordants de ses escarpins, elle espérait dénicher la perle rare, un peu pocharde, qui finirait sur la banquette de sa R5 pourrie. Il se tenait devant elle, dansant avec la grâce d’un primate au milieu de ses copains célibataires. Ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre ! Roger, 45 ans, les chicots jaunasses dont la présence irrégulière lui conférait un charme indéfinissable. C’était une petite gouape demi-sel, mais ses amis, à Roger, étaient comme envoûtés par les récits de ses petits coups minables. Se redressant pour faire saillir ses calebasses, la moukère se rapprocha de lui et entreprit de séduire la petite frappe en ondulant sa couenne, dans une danse qui ne manquait cependant pas de grâce. La chorégraphie de la poule, qui avait tellement de conversation dans ses bonnets, eût tôt fait d’attirer l’attention de notre Don Juan des caniveaux. Il esquissa une grimace qui devait être un sourire, en manquant d’échapper la sèche éteinte qu’il tenait au bord de ses lèvres. Elle lui tournait le dos à présent la petite garce ! En trémoussant ses meules devant ses yeux vicieux rougis par l'alcool. Une claque bien sentie sur chacune d’elles, façon cornac, et les voici sortis de la boîte, direction le parking, sous les acclamations des camarades. La moukère entraîna Roger dans son petit hôtel à quatre roues. Assez peu de raffinements érotiques, ils n’étaient pas ici pour revisiter le Tao dans l’intégrale. Les collants, filés évidemment, eurent vite fait d’être enlevés et jaretés par la portière qu’ils n’avaient pas pris la peine de refermer. Elle n’avait pas de culotte, il aurait dû s’en douter, pas le genre de fille à se mettre plusieurs couches au rez-de-chaussée, ce n’était pas commode. Le Roger, quant à lui, avait ouvert sa ceinture et descendu pantalon et slip kangourou sur les chevilles. Avec la robe léopard qui avait fini par céder de toutes parts dans la précipitation du moment, on avait droit à un sacré bestiaire. La moukère cherchait frénétiquement l’objet de son désir, mais en guise de manivelle de sapeur, elle ne trouva qu’un ridicule serpentin de guimauve. Evidemment le Roger se défendit, c’était la première fois, il avait bien trop bu ce soir et elle ne savait pas la prendre comme il le fallait de toute façon. C’était de sa faute à cette conne. Qu’elle ria lui déplut fortement, quelques baignes allaient la calmer. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il lui enserra aussi le gosier un bon moment. Sa voix de poissonnière était devenue un peu rauque par le fait, pour s’éteindre complètement. Sa tronche chargée de fond de teint dégueulasse avait viré bleuâtre. Roger chercha les clefs de la caisse dans le sac à main de la donzelle, les trouva et démarra la Renault. La petite n’avait pas froid, une couverture jetée sur elle, elle semblait juste endormie à l’arrière sur la banquette. La conduite n’était pas aisée, tellement il était noir, mais il trouva l’agilité nécessaire pour allumer son clope. Ca le détendait. Mais il avait fallu, comme de bien entendu, que les cognes se trouvassent non loin de la boîte, lui enjoignant de s’arrêter. Il accéléra, leur passa devant en trombe, les éclaboussant au passage, mais se vautra dans le fossé cent mètres plus loin en oubliant de tourner dans le virage. Après les tonneaux d’usage, il reprit un peu ses esprits, la poire ensanglantée contre le pare-brise explosé et le mégot toujours fumant entre les dents. L’un des cognes s’affairait à réanimer en vain la moukère dans la pénombre de l’habitacle, l’autre le sortait sans ménagement de la R5. Cette manie qu’ont les automobilistes à ne pas s’attacher. La forte odeur d’essence aurait dû attirer l’attention de la maréchaussée, mais c’était un peu tard quand cette enclume de Roger échappa son mégot en baillant aux corneilles. L’embrasement immédiat leur laissa peu de temps pour s’éloigner de la caisse, la dépouille de la moukère se consumait devant leurs yeux. Quelque part il était en veine, son petit refus d’obtempérer, son ivresse et la fin tragique de cette poule imprudente qui n’avait pas jugé bon de s’attacher, préférant reposer ses bourrelets, allongée à l’arrière d’une voiture, n’allait lui valoir qu’un bref séjour en taule au regard des faits.

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Val Skaplink · il y a
Á lire!
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Val Skaplink · il y a
un texte argoté de @[1028899677:2048:Jean-Marc Morisseau]
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Christian Morisseau · il y a
Ce n'est pas parce que c'est mon frère, mais lisez !!!!

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