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Road Trip en Motobécane

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Many

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Ce matin, à huit heures et huit minutes précisément, j’ai pris une grande décision : je pars ! Ça m’a pris comme un coup de vent dans les voiles, juste après une bonne gorgée de café noir. C’est à peine si j’ai goûté à mon croissant beurre.
Je fais grincer la porte de mon garage et je jette un coup d’œil désespéré dans mon capharnaüm. Elle est là, planquée entre une pile de vieux journaux et une armoire branlante. La Motobécane de papi Germain – héritage lointain - m’apparaît sous un épais voile de poussière, les pneus raplapla et le phare avant en berne. Bon sang ! Il faut que je m’y tienne à cette idée folle de road trip en mobylette. Ni une, ni deux, employons les grands moyens. Dans un tapage diurne, j’extrais la cylindrée démodée et l’expose au soleil riant. Coup de tournevis, gonflage et nettoyage. Comme elle est belle en bleu gitane, le chrome rutilant et la selle usée par les fesses de grand-père. Bon ! Voyons le réservoir. Je colle mon oreille et secoue la mécanique. Un cliquetis léger traverse la paroi. Une vidange s’impose. Je cherche sur les étagères l’huile miraculeuse. Quatre pour cent, c’est suffisant. Et ce fichu bidon d’essence qui joue avec mes nerfs. Voilà ! Le moment de vérité est arrivé. Je m’approche fébrilement de l’engin impassible campé sur ses béquilles, attrape le guidon, tourne la poignée et lance le pédalier de mon pied droit en appuyant énergiquement. Rien. Même pas un ronronnement. Je recommence en priant. Rien. Je réitère. Je croise les doigts. Rien. Deux mots résonnent : Road Trip. Je balance quelques jurons l’histoire de décompresser. J’aperçois mon voisin, les cheveux hirsutes, tiré de sa torpeur par mon chahut dominical. Il a du mal à lever le bras pour me saluer. Je renouvelle mes gestes en y mettant plus de conviction. Teuf ! Juste un petit « teuf » narquois. Je m’éloigne un instant, respire un large bol d’air, tente de prendre la pose du bouddha en lévitation mais la « zen attitude » a depuis longtemps quitté ce corps en ébullition. J’invoque l’esprit de Germain le jardinier, lui réclame quelques conseils. Calme et sérénité, la mécanique a toujours raison. Je reprend les choses en main et m’accorde trois essais. Un. Rien. Deux. Rien. Ô désespoir quand tu nous tiens ! Trois. Teuf ! Teuf ! Et... La Motobécane tousse, enfume l’atmosphère, manque de s’étouffer mais repart animée par une envie irrépressible de glisser à nouveau sur l’asphalte, de savourer les effluves des pots d’échappement, d’être enivrer par la vitesse, de retrouver d’autres bolides et de prouver au monde que la vie lui appartient. À ce moment-là, une image me traverse la tête, celle de Frankenstein : « She’s alive ! ».
J’aspire les cadavres d’araignées au fond des deux sacoches noires que je repositionne sur les côtés du porte-bagages. Puis, je vérifie méthodiquement si la boîte à outils située sous la selle contient le nécessaire adéquat. Tout va bien. Sac à dos, carte bleue, barres de céréales. Bruit du moteur optimiste, casque serré, je pars.
« Où vas-tu Mimi ? Entends-je.
- Road Trip ! Je réponds. »
J’aperçois le premier croisement de mon périple. À droite ? À gauche ? Je prends le nom le plus long. Ce sera à gauche. Quelle sensation de bien être ! Vive la liberté ! Et cette campagne fleurie, ces coquelicots, ces marguerites... Ce premier moustique écrasé sur le verre de mes lunettes. Ce premier village. Déjà. Cette première étape. Ah ! Que n’avais-je entendu ces deux mots «Road Trip » plus tôt. J’arrête le moteur. J’ai des fourmillements dans les jambes. Je retire mon casque, lève les yeux et lis : " Boulangerie".

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