4
min

Rituel macabre sur le berceau

Image de HF15

HF15

76 lectures

75

Assise au bout de la hutte, dans un coin devenu très sombre à cette heure tardive, je la regardais souffrir en silence. Elle était si frêle, elle paraissait si fragile dans sa légère robe blanche malgré son gros ventre arrondi. Des rictus animaient par saccades son visage crispé. Des perles de sueur coulaient le long de son cou. La souffrance semblait se propager par tous ses pores.
Son teint pâle contrastait avec la lueur éclatante du feu qui crépitait sous la grande bassine remplie d’eau.
Ses yeux scrutaient le coin ou j’avais voulu m’isoler, ils m’imploraient de venir l’apaiser, de lui tenir la main.
Son regard malgré la souffrance était rempli de peur. Elle savait ce qui allait arriver, cette tradition de notre peuple qui de mère en fille se perpétuait.
Elle avait supplié son mari, lui avait demandé de ne pas respecter la coutume. Elle avait fait appel à des grands sages rencontrés dans les villages alentours pour leur demander si cette pratique ancestrale si funeste devait être encore accomplie.
Leur conclusion était toujours la même : si elle n’acceptait pas ce rituel, elle serait bannie, chassée à jamais de sa communauté, la seule qu’elle connaissait, celle qui l’avait vu grandir.
Selon la légende, les Dieux pourraient se montrer cruels envers toute la communauté si on ne leur faisait pas cette offrande.
Elle ne pouvait pas faire autrement, elle était prise au piège.
Pourquoi un événement si heureux devait-il se passer ainsi, elle ne comprenait pas....
Et moi je ne savais que lui dire. Nous avions pleuré maintes fois dans les champs les mains dans les mains, collées l’une à l’autre pendant que les mois passaient, que ce petit être se formait, grandissait, qu’il commençait à s’exprimer en tapant derrière sa fine paroi pour nous montrer son existence.
Le premier petit coup de pied nous avait fait nous agenouiller et prier : que les Dieux protègent ce petit, qu’ils lui donnent toutes ses chances.
La violence des contractions venait de la faire s’agenouiller sur la natte posée à même le sol. Une main devant la bouche elle s’empêchait de hurler. C’était extrêmement mal vu de crier, cela pouvait jeter le mauvais œil sur toute la famille. Souffrir en silence, tel était notre devoir.
Je m’approchais d’elle tout doucement, un verre d’eau dans une main et un tissu humide dans l’autre. Je m’accroupissais et lui appliquais avec délicatesse l’étoffe froide à la base de la nuque.
Je ne pouvais rien faire d’autre, je me sentais impuissante, j’aurais pris mille fois la place de ma fille pour endurer cette souffrance, pour survivre à cette nuit.
L’atmosphère était étouffante malgré la fraicheur extérieure. Nos ombres, qui dansaient dans la pièce, façonnaient un décor apocalyptique de fin du monde.
Entre gémissements et râles contenus, le temps s’égrenait doucement. La nuit allait être longue et terriblement douloureuse. Mon cœur se serrait déjà et des visions atroces de mon premier enfantement me revenaient en mémoire. J’en avais des hauts le cœur et je sentais déjà comme une odeur de sang.
Voilà ce qui m’était resté comme souvenir de la naissance de son grand frère : une image horrible, insoutenable de ce passage obligé pour devenir une vraie famille reconnue par notre clan.
Ce dernier était d’ailleurs passé par cette étape récemment, lors de la naissance de son premier enfant.
Face à cette terrible épreuve, je soutenais maintenant ma fille.
Elle marchait maintenant lentement. Elle alternait des phases, ou, son corps entier se tordait sous la douleur intense, et, des moments de très cours répits, ou, elle tentait de reprendre sa respiration.
Elle regardait sans cesse vers la porte, elle savait qu’il était derrière.... Il attendait le cri du nouveau-né pour venir accomplir son atroce mission. Lui, le père il allait devoir le faire. La veille il en parlait encore avec détachement, avec sérénité, comment pouvait-il faire !
Comment allait-elle supporter ça ? Mais elle savait qu’elle devait le faire sinon sa famille serait déshonorée. Elle et son mari seraient répudiés.
Puis, je la vis se pencher en avant en écartant légèrement les jambes, elle ouvrait son bassin, c’était le signe tant attendu. Hâtivement, j’allongeais une natte devant elle que je recouvris d’une belle couverture dont j’avais cousu chaque morceau de tissu entre eux: la tradition pour accueillir le bébé. Puis, je lui tendis un bâton qu’elle mit entre ses dents. La douleur était si intense qu’elle mordait dedans à s’en casser la mâchoire.
Je m’agenouillais devant elle, une serviette dans les mains prête à recueillir ce petit être, à l’accueillir dans ce monde, malgré la scène qui en suivrait.
En trois longues poussées, elle était là et elle hurlait. Son premier cri était strident, comme pour annoncer avec détermination sa venue au monde.
Elle la regarda un instant avec tendresse, des larmes roulaient le long de ses joues. Emue, je l’aidais à s’allonger et lui mis dans les bras sa fille, ma petite fille qui semblait maintenant si paisible. Elle avait un visage de petit ange, elle était si belle.
Cet instant de grâce fut de courte durée, le père, cet homme si chaleureux habituellement, rentra avec détermination dans la pièce. Son visage était fermé, ses rides marquées.
Sans jeter le moindre coup d’œil au nouveau- né il se dirigea vers l’espace qui tenait lieu de cuisine. Il se saisit d’un couteau, d’un sac et s’approcha avec détermination de la nouvelle mère.
S’agenouillant il plongea son regard dans le sien en bredouillant rapidement quelques mots. Ma fille, le regard triste, pencha la tête vers son enfant avant qu’un cri strident ne vienne déchirer l’atmosphère. Le couteau venait de s’abattre et la lame était maculée de sang. Des gouttelettes ruisselaient partout sur sa robe, sur le linge enserrant le bébé. L’odeur était acre, écœurante. J’avais la nausée.
Il plongea ses mains dans cette masse sanguinolente pour en arracher un petit cœur toujours en mouvement. Il le tendit brusquement à sa femme.
Elle avait les yeux fermés, les poings serrés. Elle contenait ses larmes, elle s’obligeait à ne pas hurler. La vision de ce tout petit organe entre ses mains ensanglantées était abominable. Il continuait à battre, à ne pas vouloir cesser de vivre.
Il l’approcha de ses lèvres, qu’elle gardait volontairement fermées. Je savais ce qu’elle ressentait, je savais cette chaleur qui allait s’abattre dans sa bouche quand elle allait le croquer, ce goût amer et métallique qui allait emplir ses narines, son corps qui allait essayer par tous les moyens de rejeter ce bout de chair.
Elle entrouvrit les yeux, s’efforça à ne pas vomir et accepta avec une colère visible ce petit bout de vie. Elle mâchait avec rapidité pour mettre fin plus vite à son calvaire, son corps convulsé de dégout.
Elle retenait sa respiration pour abréger cette torture.
Ce moment avait été atroce à vivre mais il était insoutenable à regarder. Je priais à ses côtés afin qu’elle surmonte cette épreuve.
Et puis la délivrance, le dernier morceau avalé, son mari hurla sa joie et son nom, repris en cœur derrière la porte par toute la tribu.
Ils venaient de devenir officiellement une famille au milieu de son peuple, elle pleurait maintenant à grosses larmes en serrant contre son cœur sa fille recouverte de sang. Celle-ci venait de se réveiller et hurlait elle aussi sa joie ou sa colère peut être.
Le poulet sacrifié, le torse éventré, gisait au pied de la natte, dernière vision de ce rituel sanglant. Je le ramassais prestement pour remettre cette pauvre bête dans le sac.
Nos regards se croisèrent. A cet instant nous étions en phase : nous espérions toutes les deux que cesse cette coutume venue d’un autre temps.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
75

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
J aurais aime pouvoir voter pour ce texte mais c est trop tard..je connaissais cette coutume et pourtant je me suis fait avoir comme un bleu...ouf soulagé..beau texte qui nous tient en haleine...bravo.
Sans aucune obligation vous pouvez venir lire le péril vert et aussi le ridicule ne tue plus tous deux en compétition sur ma page. Tres amicalement.

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
HF 15, vous rendez-vous compte que vous faites passer vos lecteurs (et surtout vos lectrices sans doute) par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, surtout le vert de peur et le rouge de colère ? Mon Dieu quelle angoisse, j'ai cru pendant tout le texte que... Et il faut dire que c'était bien préparé, vous faites tout pour qu'on y croie ! En contrepartie, à la fin, on se dit, tout ça pour un poulet, pourquoi sont-ils si effrayés (non, je rigole, c'est horrible)
Vraiment vous nous jouez un bon tour, HF 15, toutes mes voix !

·
Image de HF15
HF15 · il y a
oui le but était bien là même si ce rituel était quand même sordide à l'époque (car véridique même s'il ne s'agissait pas d'un poulet..).
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
comme un livre de Poe , j'ai failli ne pas continuer la lecture, preuve que vous amenez bien le Noir !mes voix
je concoure aussi avec ' La rue du temps perdu '

·
Image de HF15
HF15 · il y a
je vais aller le lire avec plaisir
·
Image de M'ellatrix
M'ellatrix · il y a
La tension est palpable tout le long du texte, jusqu'à la chute qui apporte un réel soulagement. Pour cela, bravo : vous jouez avec nos émotions avec habileté, maîtrisant parfaitement le suspense.
·
Image de Romane González
Romane González · il y a
J'ai beaucoup aimé cette tension qui monte crescendo jusqu'à la chute!
·
Image de Diamantina Richard
Diamantina Richard · il y a
Un récit qui nous tient en haleine, bravo et oui parfois les hommes ont des coutumes bien barbares
·
Image de Marie
Marie · il y a
Bon, je dois dire que je me suis accrochée pour lire jusqu'à la fin. Mais la fin est très bien amenée. Mes votes.
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

·
Image de Jfjs
Jfjs · il y a
Peut-être est-ce ton pseudo qui m'a mis sur la voie (même si c'est involontaire) mais j'arrêtais pas de penser à H5N1.C'est super bien amené c'est "beurk-bbrrrrr" et bien trouvé !
·
Image de HF15
HF15 · il y a
j'aime beaucoup aussi le thème des virus ^^.
·
Image de James Osmont
James Osmont · il y a
Maïté approuve cette nouvelle ! haha quelle horreur ! mes 5 voix ! (si vous avez du temps pour venir vous prendre pour Dieu ou le Diable par chez moi, n'hésitez pas !)
·
Image de HF15
HF15 · il y a
avec plaisir, je découvre les auteurs ici et c'est très sympathique
·
Image de Marie
Marie · il y a
J’ai bien failli ne pas aller au bout de votre texte et j’ai relu pour me rassurer. Votre intrigue est vraiment très bien amenée ! Je n’en dis pas plus pour ne pas déflorer le sujet. Très très habile ! Je vous invite volontiers sur ma page.
·