Réveillez-vous

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Écrivaine à temps partiel qui partage un peu de ses modestes créations par ici ! Certains textes ont été écrits sur d'anciens blogs que je tenais et republiés ici par la suite  [+]

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-Vendredi soir -
J'écoutais Madame Lescot. Elle semblait être la seule à ne pas se lasser du récit des aventures extra-conjugales de son époux.
Depuis que j'avais accepté ce poste de « coach de vie » au sein de la résidence pour seniors « la vallée blanche », je n'avais jamais encore éprouvé un tel abattement. Accompagner au quotidien ces riches retraités m'avait tout d'abord semblé être une très bonne idée.  « Un bon premier job pour ta reconversion professionnelle ! » m'avait même assuré mon père qui m'avait recommandée auprès du directeur de l'établissement, monsieur Chastain, un vieil ami à lui. Pourtant après six mois au sein de cette institution, je m'ennuyais...
« Vous êtes là pour leur apprendre à résoudre leurs problèmes du quotidien, les aider à  retrouver confiance en eux mais vous devez surtout veiller à ne pas trop les bousculer. Ils paient une petite fortune pour mourir heureux parmi nous. » Il fallait donc qu'ils soient heureux, coûte que coûte. Je passais alors mon temps à flatter leur ego, à les bichonner.
Madame Lescot en arrivait enfin à la conclusion de sa saga familiale : « qui trompe toujours sans vergogne, meurs un jour sans épilogue ».
Puis elle quitta enfin mon bureau. La navette partait à 18 heures, il me restait peu de temps, et son départ signait le début de mes vacances.
La résidence était nichée dans une petite vallée alpine très isolée. A mon arrivée, j'avais apprécié le charme et le calme du lieu, le paysage grandiose environnant. Ce soir, tout me paraissait juste glacial et triste...
« Habille toi chaudement, il fait déjà -15° C dehors ! Bonnes vacances ! » me lança la veilleuse de nuit qui prenait bientôt son service. Je la saluai en retour puis me hâtai de retourner à mon appartement dans le bâtiment voisin pour y récupérer ma valise. Dehors le froid était pénétrant. Le choc fut violent. Je réalisai soudain à quel point je détestais cet endroit. Noyée dans ma désillusion, je ne vis pas la plaque de verglas à mes pieds...

- Plus tard -
Mes yeux s'ouvraient péniblement. Une lumière vacillante me parvenait difficilement et l'image était encore floue. Ma tête me faisait mal, une douleur aiguë à l'arrière du crâne m'empêchait d'être tout à fait là... J'entendais des voix. Je fatiguais... Tous mes efforts pour rester éveillée ne firent que me précipiter un peu plus dans un état de léthargie avancée.

Une main se posa sur mon front. La douleur à la tête avait presque disparue. Je ne savais pas combien de temps j'avais dormi mais je me sentais plus apaisée. Une odeur étrange flottait dans l'air, un mélange âcre de transpiration et de bois brûlé. Une silhouette massive se dessinait à côté de moi. Un homme grand, imposant, un peu voûté. Il se balançait d'avant en arrière sur sa chaise, se levait puis s'asseyait à nouveau et reprenait ses mouvements mécaniques.
« Vous avez froid ? »
Je n'eus pas le temps de répondre.
« Non, le feu est bon, vous n'avez pas froid. Oui, oui, bon. »
Cette voix, ce ton monocorde, je les connaissais. J'en étais sûre. Cette façon de tout répéter...
C'était Louis ! Il tenait le rôle d'homme à tout faire de la résidence. Timide, il avait cette fâcheuse habitude de toujours marmonner. Certains le trouvaient grincheux. Je pense surtout que la compagnie de ses semblables le mettait mal à l'aise et qu'il se protégeait en évitant tout contact inutile avec nous.
« Louis, qu'est-ce que je fais ici ? »
Il ne répondit pas. Je tentais alors de me lever. Mais impossible. Ma main droite était attachée par une paire de menottes à l'un des barreau de la tête de lit.
« Louis, qu'est-ce que tu m'as fait ? Réponds moi ! »
Je commençais sérieusement à m'inquiéter. Ces menottes, son agitation et sa confusion n'avaient rien de très rassurant.
« Louis, je dois prendre la navette. Tu pourrais me ramener dans ma chambre ? Je dois récupérer ma valise. Je ne voudrais pas rester bloquée ici.»
Je parlais d'un ton détaché. Je devais lui donner l'impression que j'étais sereine pour essayer peut être de le mettre en confiance.
« Aujourd'hui, c'est samedi. Oui, samedi. La navette est déjà partie. Oui oui, partie. »
J'avais donc passé la nuit ici. Petit à petit les événements de la veille me revenaient : la plaque de verglas... J'étais sûrement tombée et ma tête avait du heurter le sol. Louis m'a sans doute soignée mais pourquoi alors suis-je ici attachée ?
« Louis, as-tu prévenu mon mari de mon absence ? »
En fait, personne ne m'attendait. Luce, ma mère, finirait sans doute par s’inquiéter un ou deux jours avant Noël sans nouvelles de moi. Mais d'ici là...
« Votre mari, oui je le connais. On a parlé tout à l'heure. Il est parti. Oui oui, parti. Il était inquiet. »
Ça n'avait aucun sens.
Louis quitta la pièce pour téléphoner.
« Elle veut te voir... Oui... Demain matin. Oui, oui.»
Puis il raccrocha.
Il me laissa ainsi. Je ne le revis pas avant qu'il m'apporte à manger le soir. Je l'entendais juste découper le bois, raviver le feu. S’asseoir puis se relever, faire les cents pas.
Je ne voyais pour l'instant aucune échappatoire...

- Dimanche -
« - 15°C. Il fait froid. Oui, oui. Froid »
Le réveil fut brutal. Louis m'ôta mes menottes. J'eus à peine le temps d'avaler un café froid.
Quand il ouvrit la porte du chalet, je compris que toute tentative de fuite n'aurait été que pure folie. Il y avait plus d'un mètre cinquante de neige dehors et un mince passage nous permettait d'accéder à sa voiture.
L'air était glacial et fouettait mon visage.
Nous primes la route et je ne reconnus pas le paysage autour de nous. Ce désert blanc sans habitation s'étendait à perte de vue...
Louis ne parlait plus et j'avais fini par renoncer à obtenir quoi que ce soit de lui.
Après une heure de route sur des chemins sinueux avec de ci de là bon nombre de congères, nous arrivâmes devant un chalet luxueux.
« Votre mari va être content. Oui oui, content. »
Il me fit descendre de la voiture. Le froid me sembla alors encore plus insupportable. Il s'insinuait dans chaque partie de mon corps et les deux cents mètres qu'il me restait à parcourir pour arriver à l'entrée de cette demeure avaient été les plus durs à parcourir de ma vie. Louis ouvrit la grande porte d'entrée en chêne. Je m'assis alors sur une banquette, dans le hall.
Puis il sortit et quitta les lieux.
Je me retrouvais désormais seule dans cette grande bâtisse.

« Te voilà. Enfin... »
Monsieur Chastain était là, descendant les escaliers au ralenti.
« Comment vas-tu mon amour ? »
Cet homme froid qui ne m'adressait jamais directement la parole habituellement me considérait désormais comme son amour.
« Je t'attendais ma Luce. Si tu savais comme tu m'as rendu heureux en acceptant de venir ici il y a six mois. Ça faisait si longtemps que je t'attendais. Antoine ne nous séparera plus et tu resteras à tout jamais mienne comme nous nous l'étions promis pour nos treize ans car tu es ma femme de cœur, lui ton mari devant la loi.»
Pour monsieur Chastain, mari des promesses enfantines, j'étais Luce, ma mère. Et mon père, Antoine, était celui devant la loi.
« Monsieur. Je ne suis pas Luce. Je... »
Il ne m'écoutait pas, lui aussi.
« Suis moi Luce. Nous allons enfin être réunis. »
Il prit ma main. J'avais envie de fuir mais mes jambes semblaient me lâcher. Il dut même me soutenir.
« Tu te sens faible, c'est normal. Louis t'a donné un petit quelque chose dans ton café afin que tout ceci te soit plus doux. »
Il me fit rentrer dans son bureau. J'avais de plus en plus de difficulté à marcher. Je m'installai dans un grand fauteuil.
« Je suis gravement malade. Tu te souviens de notre promesse d'être ensemble pour l'éternité ? Aujourd'hui, nous allons la tenir. Regarde, je bois la même chose que toi. Nous pourrons partir tous les deux, heureux. »
Je voulais hurler « Je ne suis pas Luce, pauvre fou, je suis sa fille ! ».
Mais il était déjà trop tard. Assis sur l'accoudoir, il inclina ma tête contre lui, me caressa le visage tout en chantonnant.
« Dors mon amour. Nous serons bientôt unis dans la mort. »

- Plus tard -
« Ils sont beaux. Oui oui. Réveillez-vous maintenant.»
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