Réunification

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Toute la famille s’était réunie pour fêter le centenaire de l’ancêtre. Les enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants étaient venus de loin jusqu’à Calais. Le personnel de la maison de retraite avait préparé la salle commune pour cet anniversaire. La télévision avait été rallumée sur demande du gendre du centenaire car celui-ci ne voulez pas louper l'événement historique. Sur l’écran de télé cathodique, tout le monde regardait le drapeau de l'Allemagne réunifiée hissé devant le Reichstag en ce 3 octobre 1990. Assis dans un fauteuil, à moitié sourd et ne comprenant plus les conversations du reste de sa famille, le héros du jour poussa un grognement de déception à cette vision. Son gendre le remarqua et lui demanda : « Quelque chose ne va pas beau-papa ? ».
Le vieillard regarda son germain de gendre. Même s’il pensait que le mariage de sa fille avec cet allemand était la chose la plus intelligente qu’elle ait faite de sa vie, il appréciait la baisse d'audition lui permettant de moins entendre l’accent rhénan de son gendre.
Il lui hurla dans l’oreille : « J’aime tellement l’Allemagne que j’étais ravi qu’il y en ait deux !».
Les conversations s’arrêtèrent. Même les arrières petits-enfants suspendirent leurs jeux, conscients que quelque chose d’intéressant venait de se produire.
Son herr doktor de gendre répondit qu’il ne fallait pas dire cela, que la réunification signifiait la paix, la fin de la guerre froide, la fin de l’Histoire ! Pour une fois, le vieillard prêta l’oreille et n’en manqua pas un mot. Il prenait sur lui mais à « la fin de l’Histoire », il explosa de colère et, en concentrant le peu de force qu’il lui restait, il tint tête à son gendre pour la première fois depuis des décennies. Trop content que sa fille ait pu se caser, il s’était tu depuis trop longtemps, encouragé en cela par sa femme qui l’empêchait de radoter ses vieilles rancunes. Son épouse n’étant plus de ce monde pour faire barrage, il répondit à son gendre :
« Je suis fils d’alsaciens optants pour la nationalité française en 1871 et qui avaient dû quitter l’Alsace annexée pour aller coloniser l’Algérie. Né en 1890 à Alger, j’ai fait mes trois ans de service national en métropole de 11 à 14 puis quatre années de guerre de 14 à 18 et deux ans de plus d’occupation de la Sarre. Après cette « der des ders » à laquelle j’ai survécu par miracle, j’ai fini mes études d’ingénieur à Paris et je suis devenu le chef des travaux de la ville de Calais. J’ai été réquisitionné sur place en 39 et confirmé à mon poste par les troupes d’occupation à l’armistice de 40. J’ai vu l’évacuation de la moitié de la population de la ville afin que la Wehrmacht fortifie tout le front de mer. Et après chaque bombardement des alliés, les réparations à ma charge n’étaient pas chose facile, croyez-moi ! D’autant plus que des officiers allemands logés chez moi, dans ma maison de fonction à moitié réquisitionnée. Moi, ma femme et mes enfants, nous avions ses maudits « invités » tout le temps sur le dos. Comme j’étais le rare français autorisé à faire des photos pour mes chantiers, un de mes ouvriers m’avait demandé de faire un plan des fortifications en me disant qu’il valait mieux que je ne sache pas pourquoi. Je n’ai pas posé de question et j’ai fait mon devoir au risque des représailles allemandes sur ma propre famille. Pas facile de faire des photos du front de mer le plus naturellement du monde sous les yeux de centaines de soldats allemands ! L’ouvrier résistant a dû transmettre mon schéma car les alliés ont préféré débarquer en Normandie, heureusement pour eux ! Peu de temps après, j’étais convoqué à la Kommandantur pour des demandes d’explications. J’ai cru que ma dernière heure était arrivée quand j’y ai vu cet ouvrier convoqué dans la même pièce que moi. Un sous-officier nous a montré un vieux seau rouillé avec une vieille corde qui était normalement accroché à une passerelle en bois sur le port. « Sabotage » nous a-t-il dit. L’ouvrier a eu les plus grandes peines du monde à expliquer que, comme les seaux à incendie étaient volés la nuit, il mettait des seaux percés avec des cordes pourries le long des passerelles des canaux du port. On a eu l’ordre de remettre des cordes et des seaux à incendie neufs. Et après, ils ont mis un soldat en planton devant chaque passerelle pour garder les seaux ! Le seul moment rigolo de cette foutue époque ! Je n’ai rien contre les allemands, surtout pas contre vous, mon gendre, qui n’aviez pas le choix d’être dans l’Hitlerjugend. Mais je ne pardonnerai jamais à ces officiers si bien éduqués, l’élite de la Wehrmacht, pas SS !, pas nazis !, qui avaient vécus dans ma maison pendant des années, qui m’avaient vu vivre avec ma femme et mes enfants. Eh bien, la dernière chose qu'ils aient faite en partant en 44, c’est miner secrètement ma propre maison lors du siège des alliés après l'évacuation de la population, au risque de tuer ma famille à notre retour. Heureusement que j'ai fait fouiller la maison car je me suis toujours méfié des boches ! »
Le vieux arrêta sa tirade à bout de souffle. Un silence de mort régné dans la salle. La famille, les autres résidents et même le personnel en étaient bouche bée d’entendre ce centenaire d’habitude si taciturne.
Puis le regard du vieillard se posa sur ses arrières petits-enfants qui ne jouaient plus. Cela lui fit mal au cœur. Ils étaient venus de si loin d’Allemagne pour le voir. Il pointa son doigt vers la table des festivités.
« Hé ! Les enfants ! Il reste un gâteau. Encore un que les a...dultes n’auront pas ! Dépêchez-vous de le manger. Ce n’est pas tous les jours qu’on réunit la famille ! »
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Rupello O · il y a
J'ai utilisé les souvenirs de guerre de mon beau-père qui était un républicain très III ième République. Aussi anticlérical qu'anti-allemand ! Une autre époque. Merci d'avoir apprécié mon clin d'oeil à la réunification qui fut le grand désespoir de mon beau-père à la fin de sa vie.
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Fred Panassac · il y a
C’est un livre d’Histoire vivant, ce grand-père !
La réunification, 30 ans déjà ! Comme le temps passe, c’était hier !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Deux époques qui se rencontrent subitement !
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Rupello O · il y a
Et oui ! Le présent est toujours entre deux époques. Entre le connu et l'inconnu. Merci d'avoir vu mon clin d'oeil à la réunification qui fit enrager mon beau-père à la fin de sa vie il y a déjà 30 ans.

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