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Retrouvailles fumeuses

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#toiaussiDanRepert #ceschaussuressontpourtoi #ilyaunchampionenchacundenous #beaheros

Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Oreillette dernier cri, costard champagne, lentilles bleu azur et boutons de manchette personnalisés. Il s’est planté devant moi tandis que j’essayais d’éluder les appels répétés du panneau publicitaire. Des années qu’on ne s’était pas vu. Dans mes souvenirs, il était plus petit. Malgré tout ce que nous avions partagé autrefois, je ne l’ai pas pris dans mes bras. Mon visage n’était pas lavé de cette heureuse stupeur qui ponctue les retrouvailles hasardeuses. Je me suis contenté de le fixer. Il exhalait la réussite.
Il n’a pas eu besoin d’insister pour m’entraîner dans son véhicule. C’était un modèle de Facebook Car qui n’était pas encore sur le marché. L’engin, à la pointe de la technologie, disposait d’un intérieur spacieux avec couchette intégrée et mini-frigidaire. Il m’a expliqué que pour ses multiples voyages d’affaires, c’était quand même plus pratique. Je lui ai demandé où on allait. En réponse, il pointa une tour à Glass City, la niche où tous les cols blancs s’activent et vivent. Un paradis urbain de quelques kilomètres carrés, au ciel cisaillé de drones en tout genre, entouré d’une épaisse brume électromagnétique pour protéger les données personnelles des habitants, et complètement auto-suffisant.
Après un atterrissage en douceur, il m’a entraîné dans son bureau. L’endroit était épuré. Au centre de la pièce, une immense tablécran très fine. Il me dit tout de suite que c’était là qu’il passait le plus clair de son temps. Sur le côté, une porte débouchait sur un espace sportif avec machines de musculation, tapis de course, hammam, et douche à l’Italienne. De retour dans la pièce principale, je découvris un imposant vivarium sur un socle. À l’intérieur, une brume très opaque. Intrigué, je m’approchai.
— Attention, c’est très fragile.
Il m’a demandé ce que je faisais. Comment je gagnais ma vie. Je lui expliquai que la question tombait plutôt mal puisque le journal pour lequel j’écrivais venait d’être racheté par une agence de communication. Il m’expliqua sans sourciller qu’il était au courant avant de me révéler que c’était son agence la responsable de ce rachat. Sans attendre ma réaction, il me parla d’une offre qu’il avait à me faire. Il avoua qu’il aimait mes papiers, mais que je choisissais mal mes sujets. Que ce qui importait aujourd’hui, c’était de préparer l’avenir.
— T’es au courant que la COP35 vient de s’achever ?
Et comment que je le savais. Pas un média n’avait fait l’impasse sur ce ballet de puissants où chacun discourait sur les dérèglements climatiques. Et pendant qu’on s’offusquait entre deux coupes de champagne, les réfugiés ne cessaient d’affluer vers les zones sûres.
— Tu sais ce qui s’est dit cette année ? Officieusement ?
Il se dandinait presque sur son siège, tant il était excité à l’idée de me dévoiler ce qu’il savait. J’ai hoché de la tête tout en jetant mon regard vers la brume qui ceinturait la cité. Elle manquait d’éclair à mon goût.
— Il a été décidé de remplacer l’air. Tu veux savoir comment ?
Là-dessus, il s’est levé d’un bond, s’est poussé jusqu’à son vivarium et a pressé un bouton sur le côté. La brume qui se trouvait à l’intérieur se dissipa peu à peu et dévoila un long serpent bicolore. Mon ancien camarade semblait fasciné. Ensemble, nous observâmes la bête se dresser, tirer sa langue fourchue avant de cogner l’une des parois de son museau. Effrayé, je quittai mon siège.
— Cette vipère est la plus longue du monde, tu sais comment elle respire ? Par la peau, elle n’a pas de poumon. Son milieu est devenu si humide qu’elle s’est adaptée. C’est la brume qui lui permet de vivre. Sans ça, elle ne peut pas survivre. Regarde bien.
Rapidement, la vipère fut secouée de violents spasmes. Je me demandai alors combien de fois avait-il déjà fait cette démonstration devant quelqu’un. Une poignée de secondes plus tard, il fit revenir la brume d’un simple geste et la vipère s’entortilla sur elle-même, comme capturée par un repos inespéré.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Les gens qui m’emploient m’ont chargé de mettre en place une campagne pour sensibiliser et responsabiliser la population sur la question de l’air. Puisqu’on ne peut pas le privatiser, il faut le remplacer par quelque chose de privatisable, et quoi de mieux que la brume ? Mais attention, une brume spéciale, pure, « bio » que l’on inhalera via des capteurs implantés dans le corps. Une ablation des poumons est également envisagée. Les gens doivent comprendre que l’air n’est pas bon pour eux, et qu’une solution existe !
Il ricana devant mon effroi. Avait-il oublié que j’avais embrassé la carrière de journaliste pour justement combattre ces idées ?
— Je sais ce que tu vas dire, que tout ça n’est pas ton truc mais justement, j’ai besoin d’un regard neuf pour accompagner cette campagne. Et surtout, il faut quelqu’un capable de monter des dossiers solides ! Je me souviendrais toujours de ton enquête sur l’évasion fiscale, c’était un grand moment, mais au final, ça a donné quoi ?
Replongée amère dans ma carrière d’enquêteur pulvérisée. Des mois à traquer l’argent, les concordances de noms, d’adresses, de structures. Les sociétés-écrans, ces murs de fumée incarnés par des boites aux lettres à l’autre bout du monde. Les coupables, malgré leurs subterfuges, avaient des visages. Ils étaient concrets, palpables. Malheureusement, tout mon travail fut enterré par mon rédacteur en chef de l’époque qui craignait que cette « chasse aux sorcières » ne se retourne contre lui. Pendant que je malaxais mes souvenirs, mon camarade se rapprocha de moi.
— Je comprends ton désir de changer le monde. C’est ta voie et je l’accepte, seulement, regarde autour de nous. On ne change rien, on arrondit seulement les angles. Tu dis aux gens de se pucer pour leur sécurité, et ils le font. Tu leur vends des jeans avec des trous plus chers et ils achètent. Mieux, ils savent que les plus grosses sociétés échappent aux impôts et ils continuent d’acheter leurs produits ! Tu sais pourquoi ? Parce qu’il y a des forts, et il y a des faibles. Il y a des gens qui ordonnent et d’autres qui obéissent, c’est comme ça, et ça ne changera pas. Crois-moi, il vaut mieux se trouver du bon côté.
Je m’en remis une nouvelle fois à la brume qui chahutait le ciel. Quelque chose me tracassait. Soudain, mon téléphone vibra et un son de feuille déchirée retentit. Je venais de recevoir un message. C’était ma femme. La banque l’avait contacté pour lui signifier que notre hypothèque ne supporterait pas nos dettes. N’étant pas résident de Glass City, mon téléphone ne pouvait fonctionner ici. Dès lors, je compris que cette ceinture électro-magnétique ne protégeait pas les données de Glass City. C’était autre chose. Un test. Je fixai le nuage coupable. Mon ami d’antan claqua des doigts.
— Voilà, c’est ça que je veux ! T’as pigé le truc direct ! Cette brume est la réplique de celle du vivarium. C’est un premier conditionnement visuel, qui, une fois n’est pas coutume, n’a pas été mis en place chez ceux d’en bas. On révélera ce petit mensonge plus tard, ou pas. Alors ? Qu’en dis-tu ? Prêt à relever le défi ?
Je me retournai vers lui. Ses deux rangées nacrées, éclatantes. Bien décidé à croquer le monde avec son air carnassier. Devant moi, se dressaient fièrement les tours du quartier. Pris d’un vertige, je reculai. Il avait raison. On ne changera pas le monde. Tout simplement parce que ce n’est pas lui qui doit changer. Je pris mon téléphone, et écrivis quelques mots à ma femme avant de poser mes doigts contre le vivarium.
— J’espère que ta vipère n’est pas rancunière.
D’un coup sec, je poussai l’objet qui se brisa au contact du sol. La brume se répandit, et la vipère s’échappa. Avec un peu de chance, je survivrai à son venin grâce aux drones de secours et je dénoncerais cette sinistre fumisterie. On choisit ses luttes, même si leur avenir est incertain.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Maour · il y a
Vous avez les voix de mon Petit Poucet qui attend de faire votre connaissance :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
À bientôt!

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Serge Debono · il y a
Un bon texte d'anticipation, au décor évocateur. Une grande précision dans un récit bien mené, et une chute que j'apprécie particulièrement. Une belle réussite ! Si vous souhaitez vous détendre sur mon Imaginarius http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius , sinon au plaisir de vous lire.
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Nasko Wilder · il y a
Très intéressant mais je porte des jean’s troués je me sens visé
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Jean Calbrix · il y a
Un très bon texte pour dénoncer les dérives de l'oligarchie qui règne en maître sur le monde. L'air n'est pas privatisable ? A voir. Bravo, Frédéric, pour ce TTC qui fait froid dans le dos. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet qui dénonce une autre dérive et que je vous invite à lire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Béatrice Gloda · il y a
Oui, j'aime bien
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Théo Lebyedh · il y a
Texte très bien écrit et tout autant prenant que prometteur! On aurait presque envie d’en lire une suite, ou peut être bien un préquel ! Je trouve justement l’anachronisme du journal papier assez intéressant, qui nous plonge dans un entre deux âges, où clairement tout est possible.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite et bien menée ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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