Retrouvailles

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Cela faisait déjà cinq heures que je roulais sur cette autoroute interminable qui allait m'amener enfin jusqu'à lui. Seulement quelques kilomètres me séparaient encore de ce frère adoré dont la présence m'avait tant manqué durant ces dix années écoulées. Fixant la route, les souvenirs repassaient en boucle dans ma tête, souvenirs douloureux du jour où je perdis mon frère. C'était un 18 novembre pluvieux, sombre, triste...
Ce jour-là, dès que j'ouvris la porte de la maison en rentrant du lycée, j'entendis des éclats de voix qui provenaient du salon. En m'approchant, je vis ma mère prostrée dans le canapé, essuyant des larmes qui ne cessaient de couler. Elle semblait avoir vieilli de dix ans. David était adossé au buffet le regard baissé. En face de lui se tenait mon père qui hurlait en faisant des gestes brusques et désordonnés :
« Comment as-tu pu faire une chose pareille, sous notre toit en plus ! Je ne veux plus te voir, tu me fais honte. Fous le camp, David... Dégage !!! »
Je restai là, sans rien dire, paralysée par les paroles si dures que mon père venait de proférer. Son regard et ses mots montraient une telle violence ! Je ne le reconnaissais pas. Alors David alla dans sa chambre et en sortit peu de temps après avec un sac. Il revint dans le salon et s'arrêta devant moi. Nos regards se croisèrent, mais ni lui ni moi ne pûmes dire un mot. Il m'enlaça alors tendrement comme il le faisait si souvent, mais ce jour-là, son étreinte était encore plus chaleureuse que d'habitude. En se détachant, David me glissa un morceau de papier sur lequel il avait griffonné à la hâte ces quelques mots : « Je t'aime, je t'écrirai, ne m'oublie pas. »
Je me souviens encore du claquement de la porte quand il partit et je m'en voulus longtemps de ne pas avoir réagi aux paroles de mon père, de ne pas avoir su, ou pu, trouver les mots pour défendre Thomas devant lui. Mais j'étais abasourdie par sa dureté. Je ne comprenais pas ce qu'on reprochait à ce frère, apprécié de tous, qui savait m'écouter, apaiser mes chagrins, lever mes doutes. Je me réfugiai dans ma chambre et m'effondrai sur mon lit, laissant exploser les larmes que j'avais contenues durant tout ce temps.

La vie inexorablement reprit son cours, mais à la maison, plus rien ne fut comme avant. Personne n'osait parler de David et chacun intégra son absence à sa façon. Mon père rentrait de plus en plus tard du travail, ma mère redoublait d'attentions à mon égard et moi je m'accrochais à ces quelques mots griffonnés sur un papier. Je vivais dans l'attente d'une lettre, d'un signe, avec l'espoir de le revoir un jour.
Ce n'est que six mois plus tard que je reçus de ses nouvelles :



« Ma Loulou,

Je me décide enfin à t'écrire, car je te dois quelques explications. Je pense souvent à vous et tu me manques. Cependant, j'aime Thomas et je ne peux concevoir la vie sans lui. Nous vivons désormais dans un pays qui a compris depuis longtemps que l'amour est au-dessus des conventions et des normes dictées par les hommes. Nous sommes heureux malgré l'éloignement. Si aimer rime avec bonheur, pourquoi l'interdire ou le montrer du doigt ? Ici, nous pouvons nous aimer librement, sans craindre les jugements malveillants ou les regards suspicieux des autres. Je suis sûr qu'un jour il en sera de même sur notre terre natale. Je crois en elle, car son histoire s'est construite après des luttes acharnées, mais couronnées de nombreuses victoires qui l'ont grandie un peu à chaque fois : les droits de l'homme, le vote des femmes, le droit à l'avortement... Il faudra peut-être du temps, mais l'homosexualité y trouvera aussi sa place.
Pour le moment, ma petite sœur chérie, je préfère me tenir à l'écart pour ne pas que ma liaison avec Thomas ne te porte ombrage. Je te promets que je reviendrai quand notre société aura accepté les amours différentes. Je t'embrasse.

Ton frère qui t'aime. »

David ne m'avait pas communiqué son adresse, mais je savais qu'il m'écrirait encore et j'attendais impatiemment ses lettres. Le soir, dès que je rentrais du lycée, je fouillais le courrier.
Ma mère ne disait rien. Que pensait-elle ? Je laissais les lettres de David en vue sur mon bureau, exprès pour que ma mère puisse les lire si elle le souhaitait. Je savais que David lui manquait ; son regard absent et son air rêveur parfois ne me laissaient pas de doute. Elle souffrait comme moi de l'absence de David. Cependant nous n'avons jamais pu, elle comme moi, parler de lui ensemble. Au fil du temps, avec l'usage des mails, notre correspondance devint réciproque, mais ne combla pas le sentiment de frustration que j'éprouvais de ne pas pouvoir le serrer dans mes bras.

Un jour, après dix longues années, je reçus un faire-part de David m'annonçant son mariage avec Thomas et m'invitant à venir partager ce moment exceptionnel avec eux. Il était enfin revenu. En réalité, je n'en fus pas surprise. La loi du mariage pour tous qui avait été abrogée dans notre pays quelques mois plus tôt m'avait remplie de joie, car elle avait nourri le secret espoir du retour de David. Ce moment que nous attendions tous les deux depuis si longtemps était arrivé : la reconnaissance par notre pays que deux personnes de même sexe puissent le déclarer officiellement. Je n'hésitai pas une seconde ; ma présence à l'union de David et Thomas était pour moi une évidence.

Au fur et à mesure que le nombre de kilomètres qui me séparaient de David se réduisait, mon cœur s'accélérait. Et ce jour-là, quand je les vis tous les deux, main dans la main sur le parvis de la mairie, souriants et les yeux pétillants de bonheur, je me dis que l'Amour triomphait toujours de l'intolérance et du mépris des hommes. Je saisis alors mon téléphone portable, je les pris en photo que je joignis à ce SMS : « Regarde Maman, comme ils ont l'air heureux ! N'est-ce pas cela l'essentiel ? »
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