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Retraite à Cnra Reka**

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Jarrié

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Trente ans, trente ans que chaque mois de décembre je pars en retraite dans ce monastère perdu bâti même la roche. Une vie rude, dans le silence propice à la méditation. Là je rejoins le père Stéphan, mon frère d'armes ; Une étreinte à l'arrivée, une autre au départ, c'est tout.
Nous sommes en 1980.
Mon nom : Huëber, Frantz Huëber, de père allemand et de mère bretonne.
Curieux mélange et curieuse destinée.
Mes parents s'étaient connus et aimés à Paris en 1910 alors qu'ils étaient tous deux étudiants en médecine. Quatre ans plus tard survint le drame, mon père fut mobilisé dans le camp adverse.
À la fin des hostilités, ce fut ma mère qui le rejoignit dans une Allemagne dévastée.
C'est là que je naquis.
Vingt années plus tard j'ai connu le même dilemme . C'est forcé et contraint que le diplôme de médecin en poche je fus réquisitionné pour suivre la horde.
Vivre toutes ces atrocités en témoin impuissant me fut très dur, il fallut vraiment me faire violence
pour exercer mon apostolat.
Ce fut ce premier mai 1941 que tout bascula .
La Yougoslavie envahie, nous voilà circulant sur une route de campagne à bord d'un véhicule sanitaire. Outre un sous-officier chef de bord, il y avait au volant Stéphan le séminariste qui ,occasionnellement, faisait office d'infirmier. Deux estafettes en moto ouvraient la voie.
Une fille en bord de route,nos deux motards l'interceptent et l'entraînent, le sous-officier les rejoint.
Ensuite des cris de femme. Stéphan hors de lui qui se précipite, des coups de feu et mon séminariste hagard qui revient pistolet en main. Rentrant dans le bosquet, lieu de la scène, je découvre trois cadavres et la fille mal en point.
Aprés avoir donné les premiers soins à la victime et l'avoir mise en sécurité, j'ai administré une piqûre à un Stéphan en crise. Ayant mis le véhicule en retrait de la route j'ai vu défiler le gros de la troupe sans trop savoir quoi faire.
À la tombée de la nuit, la réponse m'est venue sans même l'avoir voulue.
Notre véhicule se retrouva entouré de partisans lesquels nous capturèrent avec rudesse, et nous fûmes saucissonnés et balancés comme des ballots à l'arrière du camion.
Nous roulâmes pendant un temps qui nous parut une éternité, la route était sinueuse et assez rude au bruit du moteur.
Arrivé au terme du parcours, changement de décor. La fille leur rapporta ce qui s'était passé et de bourreau nous passâmes en sauveurs
Nous fûmes intégrés dans leur groupe. 
Nous descendîmes récupérer matériel et motos et enterrer sommairement les ''victimes de Stéphan''.
Ce dernier avec sa conscience religieuse, catastrophé d'avoir du attenter à la vie d' êtres humains, resta prostré bien des jours. Désormais, nous étions hors conflit. Je devins le toubib soignant civils et partisans dans des conditions plus que spartiates puisque réfugié dans un ensemble de grottes perdues dans la montagne. Là, l'important matériel médical que je transportais me fut d'un grand secours.
Ce groupe de combattants était épaulé par deux hommes des services spéciaux britanniques, lesquels facilitèrent notre intégration. Stéphan était mon assistant mais sa santé mentale tardant à s'améliorer, le groupe décida qu'il conviendrait mieux pour lui de rentrer chez les moines de Cnra Reka.
Il y demeure encore aujourd'hui.
Vous décrire ce qu'il advint du conflit serait peine perdue.
Retournant à la vie civile, je sus que maison et famille, tout avait disparu, mon père chef de clinique, et ma mère qui n'avait pas voulu laisser son époux seul.
Me restait la Bretagne avec tous mes souvenirs d'enfance heureuse.
Mais la parenté ne me reçut pas les bras ouverts . J'ouvris tout de même un cabinet médical, faisant fi des gens du coin qui disaient entre eux : << On a pas le choix, on est obligé d'aller se faire soigner chez le boche>>.
Las de cette ambiance, je cédai mon cabinet et me lançai dans l'humanitaire où je suis encore aujourd'hui.
Voilà la boucle est bouclée, c'était mon ultime mission ; Je salue une dernière fois mes collègues avant de rentrer définitivement en Europe.
Le temps de mettre mes affaires en ordre et préparer mon départ pour Cnra Reka.
Arrivé là-bas, je franchirai une fois encore le seul petit pont d'accès au monastère mais ne ferai plus jamais le chemin inverse.
Je vais retrouver Stéphan, mon frère d'armes. Une effusion à l'arrivée, c'est tout.
Là haut nous serons tous égaux... j'espère.


** : CNRA - REKA ( Monastère orthodoxe situé sur la commune de Ribarice- Serbie, ex Yougoslavie.
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Mireille.bosq · il y a
Un refuge, un remède ultime. Ils ont de la chance, il en existe un pour eux. Ce n'est pas toujours le cas...
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Jarrié · il y a
Merci pour votre retraite momentanée....et vive l'humanisme en dépit de tout !
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Ginette Vijaya · il y a
Ce monastère existe-t-il vraiment ? Voulez vous dire que vous irez vous retirer dans un monastère ? C'est un lieu de retraite spirituelle, j'en ai visité quelques uns . Ce texte parle fort à ma conscience .
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Jarrié · il y a
Ce monastère existe, je ne le connais que par la toile et ne le rejoindrai que par l'esprit. Il fait partie de la trame de l'histoire bâtie sur le personnage de Frantz, imaginaire certes, mais il n'est pas impossible d'imaginer que des cas rapprochants aient eu lieu.
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Guy Bellinger · il y a
Un récit poignant, qui balaie sur presque un siècle la folie des hommes. Il est écrite dans un style sobre qui ne fait que donner un relief supplémentaire à sa profondeur.
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Jarrié · il y a
Grand merci Guy d'avoir apprécié cette retraite. J'aime bien écrire au fil des générations, avec parfois, un peu de mon propre vécu.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'avais aimé en avant première cette retraite... J'aime toujours :) Merci pour vos texte toujours très plaisants, parfaitement écrits!
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Jarrié · il y a
Merci de visiter ma réserve et lieu de retraite MéliMélo
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Dranem · il y a
Il existe une véritable conscience dans ce texte " historique " !
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Jarrié · il y a
Rien n'est tout blanc, rien n'est tout noir, et savoir que sera sa propre réaction en pareille circonstance ?.....
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JACB · il y a
Très belle tranche de vie qui appelle le respect. Merci Jarrié.
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Jarrié · il y a
merci de votre visite.
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Christian Pluche · il y a
Un texte fort Michel que je suis heureux d'avoir lu grâce à vous, je me permets de vous indiquer ce texte qui n'est pas en compét' mais qui me tient à coeur car inspiré de la vraie vie... https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noel-du-bon-cote-du-mur Bonne lecture à vous !
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Jarrié · il y a
Merci pour votre visite sur le ''théâtre'' des guerres avec parfois des comportements ignobles(preuves personnelles à l'appui) et aussi héroïques. Bonne soirée.
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Loodmer · il y a
Froid constat des conflits de conscience générés par les guerres
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Jarrié · il y a
Quelle lacune ! Attendre 5 mois pour vous remercier d'avoir fait le crochet par le monastère. Honte à moi.
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