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Retour au Pays

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J’ouvris les yeux ce matin-là, avec une sensation étrange, comme un poids dans la poitrine. Je me redressai dans mon lit et m’assis sur le bord du matelas, mes orteils frôlant à peine le carrelage froid. Alors que je me dirigeai vers la salle de bain, je me sentais comme à la veille d’un examen, l’estomac noué mais excité à l’idée d’une nouvelle aventure. Mon reflet dans le miroir du petit meuble au-dessus du lavabo me paru différent. Mon visage plus allongé, mes cheveux plus blonds, mes yeux plus en amende. Je sursautai au son de mon téléphone comme si j’entendais ce son pour la première fois.

Je m’approchai de l’appareil et constatai qu’il venait de s’éteindre. J’appuyai sur le bouton latéral mais le bougre refusa de s’allumer. Un rayon de soleil me chatouilla le nez alors que je retournai dans la salle de bain. Je souri, amusé et me rappela que j’étais en congé aujourd’hui. J’allai ouvrir les rideaux et profiter de cette belle journée ensoleillée. J’irai probablement me promener au parc, pieds nus, comme d’habitude, pour profiter des sensations fraîches de l’herbe verte. Par la fenêtre j’aperçus ma voisine qui buvait son thé, une tasse fumante dans la main droite, son gros chat gris sous le bras gauche. Elle me lança un signe de tête et me gratifia de son magnifique sourire. Je lui répondis d’un petit signe de la main et alla prendre une douche. Je ne remarquai même pas que le chauffe-eau ne s’était pas mis en route.

Une heure plus tard, douché et habillé, je sortis sur ma terrasse pour profiter des premiers rayons du soleil lors d’un petit déjeuner sans pression.

— Bonjour, Stéphane. Belle journée n’est-ce pas ?
— Bonjour, Claire. Oui, c’est agréable. Le printemps est enfin là. Comment va ce bon Marcus ? demandai-je en lançant une œillade vers le matou qui ronronnait dans les bras de sa maîtresse.
— Oh, ça se maintient. Vous savez ce que c’est, on se refuse à les laisser partir quand on sait pourtant l’heure venue. Au moins les médicaments le soulagent un peu, il ne souffre pas trop.
— Ce serait mieux qu’il ne souffre pas du tout, vous ne croyez pas ? demandai-je à la vieille dame qui fit la moue.
— Vous avez sans doute raison, répondit-elle en posant le vieux chat sur un fauteuil de jardin.
— Alors, c’est repos aujourd’hui ? me demanda-t-elle, ayant repris son entrain habituel.
— Oui, et je compte bien en profiter ! Balade au parc, écriture et musique céleste.
— Quel beau programme ! Je vous envie, vous les jeunes...
— Et pourquoi, Claire ? Accompagnez-moi si vous voulez. Nous passerons une agréable journée sans se soucier du lendemain. Laissez vos soucis derrière votre porte pour la journée et profiter des beaux jours revenus !

La vieille dame n’eut pas le loisir de me répondre. Un son puissant et long, comme une sirène, retentit soudain. Ce n’était pas le test des pompiers du premier mercredi du mois. On était mardi, et la mi mai. Je rentrai pour voir ce qu’on disait à la télévision mais celle-ci refusa de s’allumer. Je tentai de savoir ce qu’on racontait à la radio mais elle resta muette également. A bien y repenser, j’avais dû utiliser un briquet pour allumer le gaz et réussir à faire chauffer mon café. Il se passait quelque chose. Pourquoi plus rien ne fonctionnait ? Pourquoi cette sirène retentissait et résonnait à des kilomètres à la ronde ?

Des camions de pompiers déboulèrent tout à coup dans le quartier tranquille et passèrent à vive allure devant nous. A la traîne, une voiture rouge, un haut-parleur sur le toit, crachait une voix saturée.

— « Alerte, alerte. Ordre d’évacuation. Ceci n’est pas un exercice. Rentrez chez vous, fermez toutes les portes et fenêtres. Calfeutrez toutes les aérations. Si vous avez un sous-sol, descendez avec tous les occupants de votre domicile. Sinon rendez-vous au centre-ville le plus vite possible.»

Le message était diffusé en boucle et perdit de sa puissance à mesure que la voiture s’éloignait pour aller inonder les autres quartiers de son message inquiétant.

— Que se passe-t-il, Stéphane ? me demanda Claire, comme si j’avais pu être au courant de quelque chose. Pourquoi ces camions ? Il y a le feu quelque part ?

Je haussai les épaules, incapable de lui répondre. Etrangement calme, la boule dans mon estomac s’était estompée ; mon angoisse envolée ; partit le poids dans ma poitrine.

Au contraire, ma voisine devint pâle et attrapa de nouveau son chat, s’accrochant l’un à l’autre comme une bouée en pleine tempête. Dans le ciel, des nuages s’amoncelèrent et assombrirent le quartier. On aurait dit que la nuit allait bientôt tomber. J’attendais que gronde l’orage en remontant le col de mon pull, mais rien ne vint.

Soudain se fut le chaos. Des voisins qui étaient sortis de chez eux se mirent à courir. D’autres s’enfermèrent dans leur maison. Des chiens et des chats se coursèrent dans des aboiements et des feulements affolés. Je me retournai. Un nuage au ras du sol avançait vers nous. Cette brume verdâtre avait quelque chose d’inquiétant. Elle avançait rapidement et happait tout être vivant qu’elle rencontrait. Mr Lanoix du 86, Mme Quibron du 90, le chien du voisin, le fils de l’institutrice. Claire.

Un cri. Puis plus rien. J’étais paralysé à l’approche de la brume, incapable de bouger. Pourtant je n’avais pas peur. J’entendais déjà sonner le glas de ma dernière heure en ce monde. Le nuage vert progressait à vive allure dans ma direction, et m’avala, comme la bouche béante d’une gigantesque baleine. Je m’imaginais déjà en train de suffoquer, mourir dans d’atroces souffrances. Mais je ne ressentais que quelques fourmillements dans les doigts, à peine un bourdonnement dans les oreilles.

La brume se dispersa petit à petit, laissant place de nouveaux à un soleil radieux, éblouissant même. Je me protégeai du soleil de mon bras sur les yeux. Une main m’attrapa le coude et je sursautai en me dégageant. C’était Mr Lanoix. Il me souriait et d’un geste de la main m’invita à regarder autour de moi. La ville avait disparu pour laisser la place à un paysage verdoyant, aux collines arrondies, aux plaines fleuries. Quelques arbres majestueux frémissaient au gré d’une brise légère. Des biches paissaient paisiblement ça et là. Ce qui me frappa le plus était le silence soudain. Le chien du voisin jappa et sauta autour de moi. Je ris, emporté par l’enthousiasme de l’animal. Je laissai encore mon regard se perdre sur ce paysage idyllique.

J’avais oublié combien mon pays natal était beau. Combien il me manquait. J’échangeai un regard avec Mr Lanoix, Laniel, de son vrai nom et je souris, ému, des larmes coulant sur mes joues.

Nous étions enfin de retour chez nous.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un récit agréable à lire.
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Alixone · il y a
Un très grand bravo pour ce texte, je vote un peu en retard...
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Meryma Haelströme · il y a
Oh merci beaucoup, c'est gentil :) je vais voir ce que je peux faire !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Fred Panassac · il y a
Un texte plein d’humour et qui se différencie par son ton optimiste et sa chute poétique et tendre. Vous nous tenez en haleine, il y a juste un doute qui me taraude : le chauffe-eau est en panne, il prend donc sa douche à l’eau froide et ne fait pas des bonds ?? J’ajoute 5 degrés de plus à la douche, ça devrait le faire (sourire)
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Meryma Haelströme · il y a
merci ! oui il y a juste une petite incohérence qui m'avait échappé, on me l'a déjà fait remarquer :) merci !!
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Christine Śmiejkowski · il y a
Un petit passage de brume verte sur votre texte et j'y ai lâché mes voix ...
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Meryma Haelströme · il y a
merci !
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Billy Buffalo · il y a
Énigmatique à souhait, un bon suspense qui nous tient en haleine jusqu'au final inattendu qui ouvre sur plusieurs explications possibles...une réussite ! Mes 5 voix...Bravo, bonne chance et je m'abonne !
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Meryma Haelströme · il y a
oh merci beaucoup !!
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Vaucey · il y a
Cette brume verte est une excellente idée et l'ambiance pré-apocalyptique bien décrite. Ce texte mériterait peut-être d'être un peu plus développé ? Bravo !
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Meryma Haelströme · il y a
Merci beaucoup Erik ! J'y penserai si un jour l'envie me prend d'en faire une nouvelle plus étoffée ou un roman :P
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Richard Laurence · il y a
Une bien belle idée que celle de cette marée verte... Si seulement !!
Trois petits conseils pour votre texte : 1. prenez garde à l'orthographe, 2. une petite incohérence (le narrateur prend sa douche sans problème après avoir pourtant noté que le chauffe-eau de la voisine ne s'était pas mis en route et avant de nous dire que tout est en panne...) 3. une petite invraisemblance : pourquoi le personnage n'a-t-il pas peur de la brume verte comme tous les autres ? Il me semble que s'il paniquait lui aussi et tentait d'y échapper cela donnerait plus de vraisemblance à votre récit mais aussi plus de force à la chute !

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Meryma Haelströme · il y a
Merci beaucoup pour ces conseils, j'en prends bonne note pour une éventuelle correction et pour les textes suivants. Merci :)
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Maour · il y a
Bon courage pour le prix.
Vous avez mes voix :)
Je me permets de vous proposer la lecture des Schnouilleurs (elle est rapide)... amitiés.

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Meryma Haelströme · il y a
Merci ! j'irai lire avec plaisir
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