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Retour à Providence

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Alain Lonzela

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Christopher Warren retournait chez lui, à Providence, Nouvelle Angleterre. Lorsqu’il vit apparaître les toits en croupe, si caractéristiques de sa ville natale, il sentit la joie gonfler son cœur.
Bientôt, il retrouverait son oncle, le vieil Ebenezer. Cela faisait six ans qu’il ne l’avait pas vu, car il était parti faire ses universités à Arkham.

Lorsque le cab s’arrêta, son oncle l’attendait sur le seuil. Il avait bien changé et beaucoup vieilli. Mais il avait aussi subi une autre transformation, quelque chose... d’indéfinissable. Tout à la joie des retrouvailles, le jeune le Christopher se contenta de serrer son vieil oncle dans ses bras.

Au dîner, le vieil homme le questionna longuement sur sa vie a la Faculté d’Art et fut ravi d’apprendre que le jeune garçon avait décroché son diplôme universitaire.
Christopher, tombant de sommeil, prit congé et se retira dans sa chambre. Il fit un brin de toilette et se mit au lit. Alors qu’il glissait paisiblement dans un demi-sommeil, il lui sembla voir une sorte de nuage obscur se faufiler sous sa porte et envahir sa chambre. Mais succombant à la fatigue, il s’endormit.
Le lendemain, au réveil, il était totalement épuisé. Il passa sa journée à rendre des visite à ses voisins, des amis de vieille date de la famille, mais à sa grande surprise, à part deux familles tous les autres notables parurent plus incommodés que ravis de le voir. Étonné, il se promit d’en parler à son oncle.

Le soir même, au repas, il livra ses réflexions au vieil Ebenezer qui l’écouta attentivement.
— Mon cher Christopher, sache que les origines de notre famille remontent à la création de cette ville, et des esprits chagrins en ont conçu une certaine jalousie. Nos alliances nous ont rendus riches et puissants, et cela déplaît...
— Mais, mon oncle, comment expliquer un tel revirement en à peine six ans ? Si leur ressenti remontait aussi loin, leur jalousie aurait commencé avant ma naissance. Or, il n’en était rien à mon départ.
— Mon cher neveu, il est tard, et tu dois te reposer. Ce soir, j’ai encore du travail à accomplir. Bonne nuit.
Et sur ces paroles impératives, le vieil Ebenezer se retira. Christopher se retira donc lui aussi, mais trop énervé pour pouvoir dormir, il prit un livre dans sa bibliothèque sur l’histoire de Providence.
Du bruit dans la chambre du dessus. Son oncle avait un travail assez bruyant à accomplir. Il se concentra sur sa lecture. Mais quelques minutes après, il se sentit oppressé, sans raison. Regardant autour de lui, il lui sembla voir un nuage diaphane se glisser sous sa porte et prendre la forme d’une ombre terrifiante. Il était glacé, totalement paralysé. L’ombre rampa dans sa direction et s’insinua par le bas de son pantalon. Le sensation de froid était tellement intense qu’il frissonna, et sombra dans le néant.

Le lendemain, il se réveilla en sursaut. Il était toujours assis dans son fauteuil, son livre tombé à ses pieds. Il sortait d’un cauchemar. Le stress des examens, le voyage de retour pouvaient expliquer cette fatigue insidieuse.
Il passa la journée à se reposer à l’intérieur. Le soleil le brûlait.

Après le repas du soir, son oncle prit congé de bonne heure, prétextant encore du travail en retard. Le jeune homme se retira dans sa chambre mais prit la précaution de verrouiller sa porte avant de s’installer pour sa lecture vespérale.
Le même rituel que la veille se reproduisit dans la chambre du dessus. Et de nouveau, il vit une brume envahir sa chambre. Cette fois, elle passait par le dessous de sa porte, par la cheminée et rampait le long des murs, tombant du plafond. Le plancher disparaissait sous des volutes sombres qui se condensèrent en ombre menaçante qui rampa vers lui, l’engloutit et s’insinua en lui.
Il avait l’impression de voler. Il dominait la ville de Providence, tel un vautour immense, un prédateur impitoyable. Il se sentait bien, gorgé de puissance. Il aperçut une proie. Une jeune fille qui se laissait conter fleurette, par un galant dans la rue. Il fondit sur ses proies, les enserra dans ses pattes griffues et s’envola vers la pleine lune resplendissante. Puis ce fut le trou noir.

Au réveil, il était épuisé par ce rêve horrible. Il décida de se passer un peu d’eau froide du baquet sur le visage pour chasser ces relents de cauchemar. Il se vit dans le miroir et s’immobilisa, stupéfait : son visage était couvert de sang séché. Il trempa ses mains dans l’eau et la cuvette se colora en rouge vif. Ses mains étaient pleines de sang.
Il était totalement désemparé. Certes, il avait toujours eu une belle imagination, comme tous les artistes. Mais la, il ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Il décida de se confier à son oncle, mais celui-ci était parti pour la journée.
Il décida d’attendre patiemment, mais la curiosité fut la plus forte. Montant à pas de loup, il se retrouva devant la porte interdite. Le cœur battant, il tourna la poignée. En vain, elle était verrouillée. Puis il se rappela que la maison était truffée de passages secrets.

Deux minutes après, il était dedans, le souffle court, le cœur battant à tout rompre, les yeux aux aguets. La chambre était dans la pénombre. Il distingua au sol une étoile à cinq branches, peinte en rouge sang. Sur un lutrin, un manuscrit ouvert. Il s’agissait du « Necronomicon ». Un livre maudit, qui valait à son lecteur le bûcher sans autre forme de procès.
Il lut le texte, et, instinctivement, prononça l’invocation à voix haute. Instantanément, l’ombre se matérialisa aux quatre angles de la pièce et convergea vers le pentacle central pour matérialiser une créature cauchemardesque, dotée d’une tête énorme, de laquelle pendaient des tentacules visqueux et juché sur deux jambes graciles et démesurées totalement disproportionnées.
La terreur commença à se répandre dans son sang. La créature lui parlait avec un langage rugueux, guttural qu’il comprenait parfaitement.
La créature prit les commandes de son corps. Il sentait son esprit maléfique en lui. Un malignité perverse qui prenait plaisir dans le Mal et le Chaos.
Il devint un condor des Andes, la plus grande créature volante au monde. Et poussant un cri rauque, il se précipita à travers la fenêtre et les volets et prenant une hauteur inconcevable à l’esprit humain pour commettre les pires forfaits.

Lorsque le vieil Ebenezer rentra, il comprit instantanément la situation.

Au petit matin, Christopher reprit conscience sous sa forme humaine, du moins si l’on peut s’exprimer ainsi. Son corps s’était hideusement transformé. Ses yeux étaient globuleux et il avait commencé à se transformer en hybride de batracien. Il en était conscient avec une acuité démoniaque. Rien ne lui échappait. Il mit les mains sur ses oreilles et ferma les yeux. Rien n’y fit. Il percevait tout.
Titubant, hurlant de douleur, il se traîna jusqu’a sa chambre.

Ebenezer était à la fenêtre du salon. Les voisins allaient se venger : il entendait les rumeurs enfler des quatre coins de la ville.
Il sentit tout d’abord une odeur de pétrole. Puis il vit un nuage sombre descendre du plafond et un autre s’insinuer sous la porte.
Il fut rassuré. Les puissances infernales auxquelles il sacrifiait depuis des années agissaient. Mais la fumée ne se transformait pas en ombre, comme d’habitude. C’est là qu’il entendit le crépitement. Il se précipita à l’etage, à sa chambre. Christopher était là et avait fait un cercle de tous les livres maudits de son oncle. Il avait versé le pétrole de la lampe dessus et y avait mis le feu. Il s’était assis au milieu de l’autodafé et attendait d’un air extatique. Son oncle voulut fuir, mais il était déjà trop tard. Le Rez de Chaussée était déjà la proie des flammes. Il alla s’assoir à côté de son neveu.

L’aube se leva sur les cendres de ce qui fut la plus orgueilleuse maison de Providence. Après avoir lutté toute la nuit pour empêcher l’incendie de se propager, les citoyens regagnaient leur pénates, exténués. Malgré tout, ils étaient en paix. Ils n’auraient plus peur de l’ombre désormais.
Pour combien de temps ?

PRIX

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Pascal Gos · il y a
Bravo Alain, une belle histoire bien menée. Une sorcellerie qui vous prend. Je vous donne ma voix.
Je vous invite à venir goûter le hamburger de Noël
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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JARON · il y a
Bonjour Alain, voilà une histoire très prenante et à haute tension, maudit soit ce livre, je crois que je ne vais pas trop dormir ce soir...Bonne soirée. Jacques.
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Alain Lonzela · il y a
Merci Jacques pour ce compliment.
Vous avez raison, et je vais moi aussi rêver du palais d'Ispahan et de sa belle Princesse... ;-)
Bonne chance

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JARON · il y a
Cette "princesse" iranienne existe, et j'ai eu une chance incroyable de la rencontrer. Elle est merveilleusement belle, mais tout a une fin non? Reste les beaux souvenirs. Un mot portugais que j'adore est "saudade" car il signifie autant la mélancolie que les magnifiques souvenirs.
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Alain Lonzela · il y a
Vous lui avez donc rendu un bien bel hommage.
Oui, la saudade est assez impressionnante car les gens sont littéralement "investis" par ces émotions contradictoires. C'est même un genre musical complet et très apprécié dans le pays.
En tout cas, merci d'avoir partagé vos souvenirs et nous avoir fait rêver.

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JARON · il y a
Avec plaisir Alain, de belles rencontres également sur S.E
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Aristide · il y a
Bravo Alain... Je n'ai fait que passer... mais je reviendrai dès que j'ai un instant
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Alain Lonzela · il y a
Bonjour Aristide,
Aucun souci vous êtes le bienvenu.
Merci de votre passage et bonne chance pour votre texte

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Zago · il y a
Au temps pour moi, Alain, j'étais déjà venu le 21/10, et j'avais lu votre texte et voté pour lui. Même si je ne suis pas un fin connaisseur de Lovecraft, j'ai lu quelques ouvrages et j'ai surtout pas mal joué au jeu de rôle sur table du Mythe (que je recommande chaudement, au demeurant). On retrouve dans votre texte l'ambiance suffocante de la mythologie "Lovecraftienne". Coup de chapeau particulier pour la métamorphose de Christopher, dérangeante à souhait. Au plaisir !
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup Zago,

Moi aussi, j'ai joué mais c'était à l'époque de "Jeux & Stratégies", ce qui ne me rajeunit pas ;-). Je dois d'ailleurs faire prochainement une nouvelle partie avec un ami d'enfance ;-)
Merci pour tous ces compliments qui font chaud au coeur.
Au plaisir

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coquelicot · il y a
mes voix pour cette histoire de sorcellerie éprouvante, à la fin digne du reste.
Irez,vous voir les miennes, moins terrifiantes ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Alain Lonzela · il y a
Votre texte est excellent, et je le soutiens avec grand plaisir...
Merci et Bonne chance

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Fred Panassac · il y a
Une histoire très sombre dont la tension dramatique culmine dans la terrible invocation du livre maudit, qui conduit à une chute inexorable. Mes voix *****
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Alain Lonzela · il y a
Bonjour Fred,
Merci pour ton soutien et pour ton appréciation.
J'ai beaucoup aimé les "chiens de l'ombre"... qui est excellent et émouvant...
Bravo et bonne chance

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Djany · il y a
une oeuvre infernale et stressante... Merci pour votre passage sur ma page
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Alain Lonzela · il y a
Merci d'être venu sur la mienne et merci de votre appréciation...
Bonne chance

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Dolotarasse · il y a
Une histoire bien menée, un brin flippante ;-).
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup... oui, c'était le but.... ;-)
Votre texte aussi est très bon... et la chute, bien imaginée...
Bonne chance

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Marie-Françoise · il y a
Brrrr ça fait froid ds le dos vs maintenez le suspens tout au long du récit, je n'ai pu le lâcher ms je ressens un manque, je pense que vs auriez pu développer encore et encore....l'ombre maléfique reviendra-t-elle ? bravo toutes mes voix. Venez découvrir mon Lapin brun..
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Alain Lonzela · il y a
LOl... oui et j'ai dû élaguer pas mal pour rester dans les contraintes imposées ;-)
Votre lapin brun est vraiment très bon, et je l'ai adoré... il se déguste...
Bravo et merci

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Alain Chenoz · il y a
On ne doute à aucun moment de la passion de l'auteur pour la littérature fantastique ;-)
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup pour ce compliment qui me fait très plaisir....
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