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Polomarmo

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Les langues se déliaient à l’approche de la mort. « S’il-vous-plaît ! Pitié ! Ecoutez ! » - des phrases sans horizon, des paroles que ces vieux hommes avaient prononcés quand ils étaient enfants ou quand ils priaient. Parmi eux, seuls deux frères ne cédaient pas à ces lamentations. Ils songeaient encore, comme des Justes, à justifier leur survie aux yeux des dieux.

Comme à la porte, aux fenêtres, le monstre marin tapait sauvagement, Jonas et les autres se réfugièrent sur le pont, où ils pénétrèrent dans un cirque de terreur. Des trombes d’eau faisaient danser les marins dans des valses mortuaires où leurs corps, morcelés, se perdaient dans les airs, contre les mâts et les cordes.

Sur les bancs de ces rodéos macabres, Jonas aperçut son frère Bethel qui, depuis plusieurs minutes, hurlait en sa direction sans qu’il ne l’entendît. « Jonas ! Accroche-toi aux cordes, bon sang ! Jonas ! » Jonas obéit, il s’enroula les bras dans les filets et se coinça les jambes dans les cordes près du mât. Se faisant, il prit place dans les boyaux du navire.

Des litanies atroces parvenaient aux oreilles de Jonas. « Hineni, hineni ! ». Les matelots appelaient leur seigneur pour que la table fût mise à leur arrivée. Des pensées peu originales traversaient ces cervelles. Elles s’apprêtaient à mourir avec elles.

« Accroche-toi au mât ! » cria Bethel.

Mais la verge se brisait un peu plus à chaque bourrasque. Des petites lamelles aiguisées s’abattaient sur le vaisseau. Les visages disparaissaient derrière des coupures ensanglantées et gelées.

Transis de froid, la pompe cardiaque affolée, Jonas et ses pensées s’arrêtèrent. Le navire se fendit en deux. Dans la fente, une immense bouche noire et glaciale recueillait les corps mourants et les broyait.

***

« Parlez-moi de Milena.
- Milena, madame, est une déesse parmi les chats. Sa compagnie surpasse toutes celles que j’ai connues. Bethel savait s’en faire aimer c’est sûr. Il la séduisait sans interruption. Elle s’endormait chaque soir dans la cabine qu’il habitait. Il la faisait dormir sur son lit. A-t-elle suivi mon frère jusqu’à la mort ?
-...
- Ah ! Ces nouvelles me frappent en pleine figure ! Madame, il ne me reste plus rien.
- Petit enfant. Regarde autour de toi : voici l’unique lieu dont l’existence a dépassé son terme. Laisse l’oubli et l’ignorance t’envahir. Laisse-les prendre leur force. Bientôt tu seras prêt et je te retrouverai bientôt.
- Est-ce ma maladie qui vous a convoquée ?
- Ta maladie ? Oh, que lâches-tu jeune homme ! Tu dis ces choses si facilement sans t’être préoccupé du vrai ni du faux. Il est vrai, je t’ai demandé de te détacher de la connaissance. La reconquête du savoir est périlleuse, surtout pour qui vient de tout perdre, comme toi.
- Mon ignorance est ma raison, j’ai compris cela. Comme la sagesse d’un clochard est sa folie. Mea culpa, madame : j’ai péché en voulu connaître.
Celle dernière phrase, je la dis en riant.
- S’il suffisait de dire chaque année : « Dieu, ç’eut été suffisant », ah ! hélas !, les choses seraient plus simples. Le passé déborde de repentirs. Les jugements des hommes sur les choses n’en sont pas meilleurs. Tes confessions ne valent rien. Ton cas ne progressera pas comme ça, pauvre enfant. Maintenant tais-toi. »

Mon lit était adossé au centre du mur arrière, où deux étroites fentes verticales laissaient passer une lumière brumeuse et bleu. De larges passages d’eau longeaient les murs et se rejoignaient dans une crevasse pâle sous mon lit. Le reste n’était que marbre blanc. Des fleurs d’anémones décoraient le reste. Quand elles s’agitaient autour de moi, je croyais dormir dans un cercueil fleuri.
Je repris dans une mesure assez large mes esprits et cessai de recevoir passivement les visites de toutes ces femmes. J’en attrapai même une qui m’appliquait la poudre bleue et lui dit :
« Qui êtes-vous ? »
J’avais le regard d’un fou. Elle prit si peur qu’elle s’en alla sans me répondre. Quelque temps plus tard, quand une autre m’apporta une soupe (elle venait sans réelle régularité, je crois), je m’excusai et la priai de me renseigner sur l’endroit où je me trouvais. Elle balbutia :
« Je... attendez, je reviens. »
Elle se mordait les lèvres en me disant cela. Sur le pas de la porte qui se trouvait en face du lit, et à travers laquelle j’entrevoyais le départ d’un long couloir blanc partant de travers, je lui demandai :
« Comment vous appelez-vous ? »
Elle se retourna soudainement, apeurée.
« Je... je m’appelle Milena. »

Je restais nu, les draps étaient trop humides. Je mourrais de froid. Ce n’était franchement pas drôle.
Comme rien ne me retenait ici, je considérai la porte. Elle était d’un bleu discret et très léger. Je m’enveloppai dans mes draps mouillés et, la poussant presque sans effort, je sortis de mon bassin d’eau froide.
Derrière la porte, d’étroites dalles de marbre blanc très lisses descendaient en escalier. C’étaient des dizaines, des centaines de marches semblables. Elles s’enfonçaient dans un tunnel de pierre blanche et lumineuse, qu’une étendue de gravures agrémentait : des inscriptions tracées si finement qu’en passant son doigt sur elles, je ne sentis rien. C’était des tourbillons et des tracés rectilignes qui se perdaient au hasard sur les dalles. En regardant de plus près, je voyais l’impression bleutée qu’on avait injectée à l’intérieur de chaque minuscule tracé. Le tout dégageait une étrange lumière aquatique et géométrique.
A mesure que je m’enfonçais, les parois s’élargissaient et le plafond se rehaussait – il grimpait si haut, et dans une telle pénombre, qu’il disparaissait à l’horizon. Une brume bleue gonflait. Les dalles s’élargissaient à chaque nouveau pas et semblaient s’étendre infiniment.
Epuisé, je choisis une dalle parmi d’autres pour m’y allonger inconfortablement. Mon corps ne répondait plus. Des dalles interminables de marbre blanc, froides et parfaitement lisses, conduisaient au fond du même endroit, dans une récurrence idéale et parfaite. Ni en haut, ni en bas, ni sur les côtés : l’escalier semblait ouvert sur l’infini.
Je me demandais : est-ce un destin auquel il est possible de répondre ?
Je me levai, non pour continuer ma descente, mais enfin pour la terminer. Je m’apprêtais à m’élancer de toutes mes forces d’une des marches et à m’éclater le crâne contre une autre. L’idée de perdre la vie n’a jamais été aussi évidente.
Je le faisais donc. Une force morbide me permit de me projeter en l’air et d’évacuer un ultime hurlement. Je ne touchai pas immédiatement terre. Je crus voler. Les yeux que mes paupières avaient engloutis se rouvrirent d’eux-mêmes. Projetés sur mes pupilles, il y avait deux grands yeux jaunes effrayants et immenses. Rien d’autre autour qu’un écran noir. Pris de panique, je tentai d’échapper à ce regard hargneux qui me flambait les yeux et m’affligeait d’une violente migraine. Le supplice dura le temps que les yeux jaunes grossirent, continuellement, et se dilatèrent, jusqu’à éclater. Là, je parvins à me retourner et entendis un violent craquement dans mon dos. J’hurlai et perdis conscience.

J’arrivai à Mimsc.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Mes soutiens pour ce texte. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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