3
min
Image de Agrippa

Agrippa

171 lectures

3

Qualifié

Chère Adélaïde,

Je vous écris cette lettre depuis les marches de la petite rotonde de votre mère. Geay est à nous. Je n’ai pas suffisamment de mots pour vous décrire l’émotion qui nous envahit, le docteur Wilkinson et moi-même, lorsque le notaire de Cormery (un homme exécrable au demeurant) nous remit les clés de la demeure de vos ancêtres.

Le long chemin qui mène de la route de Reignac à Geay est impraticable par des moyens de locomotion autres que les jambes d’un homme ou celles d’un cheval. Encore faut-il que ce dernier n’ait pas la cheville trop fragile. Le fils du père Grandet (propriétaire des bois environnants) utilise en effet la voie pour transporter les troncs qu’il arrache de ces bois. Je vous raconterai dans une autre missive notre entrevue avec le père Grandet, homme des plus odieux et qui dut servir de modèle à Monsieur Molière pour son personnage d’Harpagon.

Pour en revenir à notre arrivée à Geay, nous fûmes extrêmement surpris, le docteur Wilkinson et moi-même, lorsque nous vîmes, devant les grilles de votre vieux château, Hubert Fontvieille. Oui chère amie, vos yeux ne vous trompent pas, comme les miens ne m’ont pas trompé. Le vieil homme était marqué, la mine sombre et la barbe mal taillée, mais je reconnus immédiatement celui qui accompagna mon éducation à la vie.
Me revint alors une abondance de souvenirs. De plaisirs infinitésimaux qui ont ouvert mon esprit et ont fait de moi, un peu, l’homme que je suis aujourd’hui et celui que je m’efforce d’être. Je me souviens des longues promenades dans les bois de Geay.

Hubert Fontvieille nous ouvrit le portail de ce que j’ose appeler pompeusement, et avec votre permission, notre château. Premier constat, la grille est à remplacer au plus vite. Son ouverture est des plus difficiles et ne permet que le passage d’hommes ou de chevaux. L’impossibilité de faire passer des charrettes ou des carrosses constitue un frein à notre projet et je pense qu’il faudra s’atteler au remplacement de la grille au plus vite. Les graviers blancs de l’allée n’apparaissent plus qu’en de rares endroits, recouverts pour le reste par une végétation sauvage et désordonnée. Selon Hubert, une personne seule ne peut entretenir ce domaine. Il s’est excusé de nous présenter le château dans un tel état. Il était sincèrement désolé que, nous qui avions connu ce château avant toute cette période d’injustice, nous qui avions pour ainsi dire habité ces lieux, nous les retrouvions dans un pareil état. Après le virage à gauche, nous vîmes enfin le château.

Les excuses du vieux Fontvieille prirent alors tout leur sens.

La façade de tuffeau, dont le blanc triomphant faisait autrefois la fierté de votre père et forçait l’admiration de vos invités semblait engloutie sous une épaisse forêt de lierre. Je vis des larmes poindre dans les yeux de notre vieux Fontvieille. J’eus moi-même le souffle coupé. Et le docteur Wilkinson ne put s’empêcher de lâcher un soupir de dépit suivi d’un « fuck » sec et cinglant. L’ampleur de la tâche me semblait alors encore plus grande que tout ce que j’avais pu imaginer. Hubert nous précisa qu’il avait vu de nombreuses fissures dans la pierre et qu’à son humble avis, il ne suffisait pas de dégager la façade mais bien de la refaire complètement.

J’hésitai un instant avant de me décider à continuer la visite. Tout comme j’ai longuement hésité avant de vous écrire pour vous informer de notre triste découverte. Mais je vous dois la vérité. Je ne veux pas vous cacher la vérité, si douloureuse fut-elle. Votre domaine n’a plus rien à voir avec celui de votre enfance. Je crus même que nous nous étions trompés de demeure. Il me semblait que ce château avait été abandonné depuis au moins un siècle.

La visite de l’intérieur de la demeure ne fut guère plus réjouissante. Vous savez que je ne suis guère friand de description longue et minutieuse. Ainsi, je m’en tiendrai uniquement à quelques faits majeurs. Les peintures du premier étage sont dans un état de délabrement que je n’aurais pu imaginer pour une demeure inhabitée depuis seulement dix ans. Les couleurs des belles tapisseries des Gobelins, que votre mère aimait tant, ont pratiquement disparu sous une épaisse couche de poussière. Les meubles que vous n’avez pu, dans votre fuite précipitée, emporter ont subi les méfaits de l’humidité qui règne dans ces lieux. Nous avons retrouvé sous des tables et dans des recoins de pièces des moisissures qui ont amené le docteur Wilkinson à un jugement radical. Il nous faudra procéder à d’importants travaux et laisser cette demeure respirer longtemps avant que celle-ci retrouve, pour partie du moins, son aspect d’antan. Nous n’avons pas souhaité contrôler le toit ce jour, mais Hubert nous a assuré que malheureusement, il en allait de cette partie de l’habitation comme du reste.

Sur ces mots, je le sais vraisemblablement difficiles à entendre, je souhaite vous rappeler, chère amie, que notre investissement reste total et constant.

Espérant vous lire prochainement et dans l’attente de vous revoir, recevez mon affection la plus respectueuse.


Votre dévoué Agrippa

PRIX

Image de Hiver 2015
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bon texte. Interessant. Vous meritez plus de lectures ( et de votes) pour cela allez a la rencontre des autres auteurs.

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème