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Retard

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Gilles

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⎯ Voici vos billets... N’oubliez pas, le car part à 5h56 pile. Il n’attendra pas les
retardataires. Nous sommes beaucoup moins chers que le train, mais tout aussi
exacts. Voua arriverez à Berlin à 14h22 au plus tard.
Bertrand opine à ce discours. Pour sûr ! Il n’est pas question qu’il rate le car. Son
avenir en dépend. Il va à Berlin pour conclure son embauche d’animateur culturel à
l’institut français. Et son amie aura un poste de répétitrice... Il reste en lice avec un
autre candidat, mais le directeur de l’institut lui a fait comprendre que le poste serait
pour lui. Ce dernier entretien n’est qu’une formalité. Il était temps qu’il trouve un
vrai boulot ! Il est raide et ce voyage en car dès potron-minet leur évite une nuit
d’hôtel. Son rendez-vous est à 15 heures et il est rassuré que la compagnie de car
tienne à être à l’heure.
Patricia va le rejoindre en fin de matinée et, ce dimanche, ils vont fêter leur départ
avec leurs amis strasbourgeois. Apéritif chez Rudi et déjeuner chez les Vockler.
Une soirée était prévue, mais Bertrand a mis le holà car ils doivent finir leurs
bagages et ranger le studio avant leur départ du lendemain.
Il fait beau. Patricia est rayonnante. L’apéritif sur la terrasse de Rudi est euphorique
grâce à un muscat exceptionnel. Le buffet dans le jardin des Vockler renforce la
bonne humeur. Ils ont bien fait les choses : charcuterie fine, cakes salés, viandes et
poissons froids, munster, tartes aux prunes, de bonnes bouteilles et pour finir un
marc dont vous me direz des nouvelles. Un bien-être extatique abolit le temps.
Vers 17 heures, Bertrand s’alarme. Après moult embrassades, Patricia et lui
parviennent à s’éclipser à regret. Arrivés dans leur studio, ils sont découragés par le
désordre et la fatigue tombe sur eux. Alourdis par leurs ripailles, ils s’affalent sur le
canapé et se câlinent doucement. Mais bien vite, ils s’endorment.
Sur le rebord de la fenêtre, deux moineaux regardent immobiles le jardin, savourant
ce bel après-midi de fin d’été. Loin des chaleurs étouffantes des derniers jours, un
petit vent rafraichissant agite légèrement les feuilles des arbres qui semblent
babiller. Un petit chien apparaît. Il traverse sans hâte la grande pelouse, reniflant
partout. Puis, il disparaît. Le vent faiblit à l’approche du soir et s’éteint. Les
moineaux quittent la fenêtre et virevoltent autour des arbres maintenant assoupis.
À leur tour, ils se mettent à babiller. Le spectacle est charmant, mais personne n’en
profite. Le soir venu, les oiseaux s’envolent au loin.
Bertrand et Patricia dorment l’un contre l’autre. Leur respiration régulière scande le
silence. La hanche endolorie par sa position contre Bertrand, Patricia se réveille la
première. Elle s’assoit, se frotte le front et machinalement s’empare de sa montre
sur la table basse. Elle la regarde fixement quelques secondes et bondit.
⎯ Bertrand ! Il est sept heures et demie ! Nous avons raté le car...
Bertrand sursaute et elle le secoue frénétiquement. Cela transforme son
ahurissement en terreur et il s’écrie
⎯ Quoi ?! Qu’est ce qu’il y a ?... Qu’est ce qui se passe ?
⎯ Il est plus de sept heures et demie ! Nous avons raté le car...
⎯ Comment ! C’est pas possible... C’est pas possible...
Il se lève d’un bond et regarde effaré le jardin dans la lumière terne du matin.
Patricia est prostrée sur le canapé. Il se met à tourner en rond comme un moineau
égaré dans une maison.
⎯ Je vais téléphoner à Monsieur Hoffner. Il se lève tôt et j’ai son portable. Il
comprendra... Et puis, en l’appelant le matin, j’affirme ma motivation pour le
poste.
⎯ Tu crois ?...
⎯ Oui...
Un peu fébrile, Bertrand compose le numéro de Monsieur Hoffner. Il est surpris
que celui-ci décroche si vite de bon matin. Mais la surprise de Monsieur Hoffner
est encore plus grande. Cet appel incongru à l’heure où il allait se mettre à table
pour son dîner du dimanche le contrarie. Les propos confus de Bertrand ne
changent pas son état d’esprit, et c’est sèchement qu’il le rassure sur ses chances
d’arriver à temps à leur rendez-vous.

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