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169 voix

LAURÉATE
Sélection Jury

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Cette cathédrale était immense. Elle se dressait au milieu du désert comme la folie du vieillard apparaît à l’orée de la mort, laide, inappropriée et imposante. Cependant, il s’agissait d’un point de repère suffisamment visible pour espérer maintenant s’orienter parmi les dunes et sortir enfin de cette étendue de sable, semblable partout où portait le regard. Le soldat se réfugia à l’ombre bienfaisante de la bâtisse et, comme à chaque fois qu’il était au repos, il fit reposer son fusil crosse à terre, attendant le prochain ordre.

Théo profita de ce qu’aucun danger ne guettait l’endroit pour s’éloigner de l’écran, la manette toujours entre les mains, et s’empara d’une canette de soda qui attendait patiemment au frais dans le réfrigérateur. Dehors, il faisait toujours aussi lourd. L’orage serait pour ce soir. En attendant des conditions plus clémentes pour sortir, autant continuer à jouer. D’ailleurs, ce jeu intriguant lui plaisait vraiment, et il avait déjà passé trop de temps dans ce désert pour renoncer maintenant.

Dès que Théo effleura un bouton, le soldat se saisit de son fusil et le plaça dans une position de visée, prêt à l’intervention. En toute logique, cette cathédrale était un élément important du décor, et peut-être offrait-elle la solution pour fuir ce désert. Prudence, en tout cas, car cette architecture gothique renfermait certainement de nombreux dangers. Plutôt que d’entrer par l’accès principal, Théo fit longer le mur au soldat jusqu’à une petite porte périphérique. L’intérieur de la cathédrale était sombre et poussiéreux, il ne paraissait y avoir aucune âme qui vive entre ces larges murs de pierres noires. Le soldat se faufila entre les statues et les bancs de prière renversés.
Soudain, une ombre fendit l’immobilité générale, et, relâchant d’un coup la pression accumulée, Théo ordonna au soldat de lâcher une rafale dans cette direction. En quelques enjambées, le soldat fut sur son ennemi et sur l’écran de Théo s’afficha le corps ensanglanté d’une petite fille aux boucles d’or et au visage d’ange.
« Et merde », grogna Théo. L’image avait beau être virtuelle, elle était si nette et réaliste que le joueur sentit un frisson d’horreur lui parcourir le dos. Sur l’écran, le soldat s’accroupit, victime de hoquets surprenants, et il vomit. C’était la première fois que le personnage se comportait ainsi.

Mal à l’aise, Théo chargea la dernière sauvegarde et le soldat se retrouva comme dix minutes auparavant sous l’ombre de la cathédrale, la crosse reposant sur le sable chaud. Comme la dernière fois, Théo fit entrer le soldat par la petite porte, mais lorsqu’il fut à l’intérieur, il prit garde à ne pas mettre le soldat en position de tir. Il parvint rapidement sur le lieu de l’incident et attendit. La petite fille, à nouveau pleine de vie, sortit de derrière une colonnade. Elle se précipita sur le soldat qui, sans que Théo lui ai commandé quoi que ce soit, ouvrit les bras pour la recueillir. Puis, brutalement, le petit être lui sauta à la gorge et lui ouvrit les jugulaires avec les dents. Le soldat tomba à terre et se vida de son sang rapidement. L’écran de défaite s’afficha et le jeu chargea la dernière sauvegarde. Le soldat se retrouva de nouveau à l’ombre de la cathédrale.

Théo s’énerva encore quelques heures sur le jeu sans parvenir à trouver de solution. Si le soldat tuait la petite fille, l’écran se brouillait petit à petit, signe de la décadence de son état mental, et il finissait par se tirer une balle dans la tête sans que Théo le lui ordonne ; ou bien, il mourait accidentellement, car les commandes répondaient de plus en plus mal. Si le soldat tentait de communiquer avec la petite fille, celle-ci parvenait toujours à l’attaquer à la gorge, ce qui entraînait la mort du personnage. Pourtant, l’issue de ce désert brûlant passait par la cathédrale, Théo en était certain. De dépit, il jeta le jeu à la poubelle et l’oublia.

Des années passèrent, au cours desquelles le pays de Théo connut des crises majeures. Ce qui devait arriver arriva et la guerre éclata. Théo fut réquisitionné et envoyé combattre dans un pays chaud. Un jour, son unité essuya une défaite cinglante dont il fut le seul survivant. Poursuivi, il s’enfonça dans un désert de dunes brûlantes, espérant ainsi décourager les soldats adverses. En effet, il cessa d’être traqué, mais commença pour lui une longue errance à travers le sable. Alors qu’il se croyait perdu, il aperçut au loin une haute bâtisse dont il ne distinguait pas encore les détails. L’espoir le reprit ; il peina pour s’en rapprocher. À mesure que ses pas le menaient vers l’endroit, il pouvait mieux distinguer le bâtiment. C’était une cathédrale immense. Elle se dressait au milieu du désert comme la folie du vieillard apparaît à l’orée de la mort, laide, inappropriée et imposante.

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Image de Hiver 2013

169 VOIX

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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Kaede · il y a
Vraiment génial! Bravo!
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Moeun Touch · il y a
C'est exactement tout ce que j'aime. L'histoire, les descriptions, les suspens. Magnifique! Bravo.
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Vyl Vortex · il y a
Je vous remercie (trop tardivement) pour tous ces avis encourageants !
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Joëlle Brethes · il y a
Superbe... et fin (angoissante) ouverte...
Bravo et +1 (inutile) pour ce texte que vous semblez avoir abandonné...

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Hollye1109 · il y a
Très bien
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Philippe Ribaud · il y a
je vote tardivement. mais pour une belle version d'une histoire de "vice" sans fin...
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Vincent · il y a
Bravo! Je vote
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Red Hat · il y a
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Cdepizan · il y a
Pour ma part, je pense tout le contraire du commentaire précédent: le format "très très court" convient parfaitement à ce récit circulaire et il en augmente la force dramatique! Bravo!
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