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Requiem for a Shadow

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Jabberwock Heart

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L’impression d’être enchaîné par les pieds à une force inamovible. L’impression d’un poids écrasant sur les épaules.

Ce sont désormais les seules sensations que je peux prétendre éprouver alors que j’entame l’ascension de la colline me faisant face.

Chaque pas effectué s’apparente à un calvaire, une épreuve insurmontable. Ce n’est pas la fatigue qui me pèse. Il y a bien longtemps que cette dernière m’a quitté. Tout comme la tristesse, la colère et le désespoir, ne laissant au final qu’un gouffre absolu. Mon corps ne travaille plus que par automatisme, porté par une dernière volonté, un ultime but à accomplir. Ce qui rend chacun de mes mouvements si ardus, ce n’est rien de moins que mon ombre. Prenant naissance à la racine de mes pieds, elle s’étire derrière moi en un ruban obscur, avant de s’affranchir des plus élémentaires lois de la physique, se divisant en une multitude de bras filandreux - au sein desquels semblent émaner des sifflements menaçants - terminés par des mains aux longs doigts crochus se dressant hors du sol et ne cessant de chercher à agripper mes chevilles, ralentissant ainsi ma progression.

Arrivé au sommet de la colline, je m’accorde quelques secondes pour reprendre mon souffle et laisse mes yeux parcourir le paysage qui m’entoure. Peut-être espérais-je un changement, aussi infime soit-il, après tout ce chemin parcouru, mais la vision qui s’offre à moi est toujours la même, immuable et impitoyable : partout où mon regard se pose, une terre stérile et uniforme, aussi noire que l’onyx. Pas une once de vie ne se manifeste à travers cette étendue de rochers charbonneux et plus froids au toucher que la glace. Seules quelques ruines viennent par instant troubler la déprimante monotonie de ce tableau funèbre. En levant les yeux au ciel, je me surprends à contempler la masse compacte et ténébreuse recouvrant la voûte céleste, traquant tel un juggernaut la moindre faille susceptible d’éclairer le monde en-dessous. Dans un ballet silencieux auquel je ne peux m’empêcher de déceler une forme de beauté mortuaire, les particules de cendre viennent recouvrir le sol d’une poudreuse ébène.

Je ne peux pas me permettre de m’arrêter. Déjà, je sens les mains immatérielles mais bien tangibles se tendre vers moi, prêtes à refermer leurs griffes sur mes épaules. Je ferme les yeux, ignore tant bien que mal le venin qu’elles me murmurent à l’oreille, et reprend ma route, réussissant une fois de plus à les tenir à distance. Tout en sachant au fond de moi que ce répit n’est que temporaire. Les ombres sont patientes, déterminées et tenaces. Et les miennes m’accompagnent depuis trop longtemps pour renoncer à leur emprise.

Mon voyage sans fin se poursuit. Une ligne droite à travers cette désolation. Il m’arrive parfois, au cours de ce périple, de croiser d’autres ombres. Elles ne sont pas comme celles que je traîne à ma suite. Leur apparence se rapproche en tout point d’êtres humains, si ce n’est ce voile opaque qui recouvre leurs corps, ne laissant apparaître que de vagues silhouettes aux contours indéfinis, sans traits distincts. Des copies de copies de copies. Figées telles des statues. L’idée m’est déjà venue de tenter d’établir le contact. Peut-être sont-elles capables de communiquer. Peut-être le font-elles déjà entre elles. Mais je ne vois que des ombres. Une communauté fantôme à laquelle je n’appartiens pas. Emprisonné dans ma solitude, je m’avance au sein de ce chaos avec les cendres pour unique compagnie. Un pas après l’autre, je laisse derrière moi une traînée d’empreintes que la pluie anthracite se charge d’effacer. Des vestiges fugaces et condamnés à disparaître, comme tout ce qui m’entoure.

Soudain, quelque chose devant moi attire mon regard. Une chose qui n’a plus sa place sur cette terre, mais dépasse pourtant de l’amas de particules toxiques recouvrant le sol. Je franchis d’un bond les quelques mètres qui nous séparent, m’agenouille et creuse délicatement dans la couche de cendres, révélant le bourgeon rachitique d’une fleur. A la vue de cette parcelle de vie, fragile mais tenace, un sentiment enfoui en moi ressurgit de manière impromptue. Ce n’est pas réellement de l’espoir, plutôt une forme de soulagement. A cet instant je sais, sans pouvoir l’expliquer de manière rationnelle, que ma quête touche à sa fin. J’en ai la confirmation en levant à nouveau les yeux et en découvrant ce qui me fait face. Un piano à queue se dresse, solitaire, au sein d’un monticule de gravier. Il est légèrement affaissé sur le côté, certaines touches ont disparu, le bois est rayé et poussiéreux, mais dans l’ensemble, il a conservé sa fringance. La présence de cet instrument au sein d’une plaine entièrement vierge a quelque chose de déroutant, d’effrayant même. De façon inexplicable, les cendres semblent éviter le piano, déviant légèrement de leur trajectoire quelques centimètres avant le point de rencontre. Le bois, pourtant aussi noir que le paysage environnant, est entouré d’une douce lueur tremblotante, tel un flambeau dans l’obscurité.

Avec lenteur et révérence, je m’approche de l’instrument, redresse le tabouret de style désuet affaissé à sa droite et m’assieds dessus, tend les bras et effleure les touches de mes doigts. Le contact entre le bois et mon épiderme diffuse à travers mon corps une onde de chaleur euphorisante. Ignorant les ombres méphistophéliques qui déjà se tendent à nouveau dans ma direction, je ferme les yeux, expire profondément, et laisse mes mains effectuer ce pour quoi j’ai enduré ce voyage. Un dernier cri. Une ultime sonate avant la fin.

Les gestes sont précis, mesurés, sans empressement. Animés d’une volonté propre, mes doigts virevoltent sur la surface du clavier, suivant un rythme en apparence millimétré et réfléchi, en réalité guidé uniquement par l’instinct. A chaque touche, à chaque mouvement de mes pieds sur les pédales, les cordes du piano engendrent une nouvelle note s’empressant d’aller rejoindre ses consœurs au sein de l’adagio. L’une après l’autre, chaque brique participant à la construction du chef-d’œuvre. La musique elle-même semble prendre forme autour de moi, des rubans lumineux et iridescents s’échappant des fissures dans le bois, tourbillonnant autour du monticule, s’enlaçant et se croisant dans une danse lyrique et endiablée. La sonate est à la fois douce et empreinte de tristesse, mélancolique et apaisante. Les mains crochues s’arrêtent à mi-chemin de mon dos, visiblement effrayées par la musique. Au-dessus de moi, la chape de ténèbres se disperse brièvement, laissant entrer un faisceau lumineux suffisamment grand pour englober le monticule où je me trouve. Avec des cris rageurs, mes ombres s’écartent de l’horrible lueur, et se réfugient dans leur froide et réconfortante obscurité ; tandis qu’à mes pieds, des dizaines d’autres bourgeons s’extraient timidement de leur chrysalide de cendre, impatients de se gorger des rayons bienfaiteurs. Alors que mon univers se réduit subitement au déluge auditif et sensoriel dans lequel je me noie, je sens mon cœur pulser au rythme de la symphonie, irriguant mes veines et artères asséchées d’un sang pur, neuf et bouillonnant.

Au bout d’un moment, mes mains suspendent leurs gestes, la musique s’arrête. Je rouvre les yeux et constate avec stupéfaction que parmi les ombres apathiques m’entourant, certaines ont tourné leur tête dans ma direction. L’une d’elles s’est même déplacée jusqu’à moi. Elle semble hésiter à l’idée de franchir la ligne de lumière qui nous sépare. Avec prudence, elle avance un pied, puis l’autre. A peine a-t-elle franchi le seuil que le voile obscur qui recouvre sa silhouette commence à se dissiper. Ce qui se trouve par-delà est d’une beauté à couper le souffle. Un sourire incertain étirant mes lèvres, je lève la main droite dans un geste de salut auquel elle semble répondre timidement, avant de s’éloigner. Et dans cet espace confiné, alors que la lumière déclinante caresse mon être, je m’endors contre le piano, bercé par les ultimes échos de la sonate.

PRIX

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Jabberwock Heart  Commentaire de l'auteur · il y a
A vous qui avez choisi de vous laisser tenter par mon récit (ce dont je vous remercie chaleureusement ^^) : je vous invite, afin de parfaire l’immersion, à écouter en boucle durant la lecture ce morceau de bravoure musical qui me fait rêver depuis des années et m’a servi de source d’inspiration principale au moment de l’écriture : https://www.youtube.com/watch?v=Bmwkx0tSvKc

Je dédie cette histoire, sans doute l’une de mes plus personnelles, à ma sœur de plume Elenthya, dont l’amitié précieuse et les écrits revigorants m’évoquent cette citation de Jung : « la vie humaine n’a apparemment d’autre raison que de faire naître la lumière dans les ténèbres de l’être ».

A toi, ma Elen’, pour m’avoir rappelé les bienfaits d’un rayon de soleil quand on marche dans la nuit depuis trop longtemps. Et aussi pour réussir l’exploit de supporter mes digressions poétiques à deux balles ;-)

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Elenthya · il y a
Et c'est un plaisir partagé que de faire naître la lumière auprès d'une belle personne. Merci pour ce petit encart, très cher.

Mais ce soir je suis plus du côté de la Nuit. Je regarde les cendres qui tombent sur le paysage que j'ai péniblement et tendrement cultivé, et je me dis "à quoi bon".


Tout comme la puissance poétique, vaillante, lancinante, inébranlable de cette Sonate, la petite flamme vacille parfois...
Merci d'en prendre soin, mon gentil monstre.

Demain sera un autre jour. D'ici là, bon vol à nous deux...

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Patrick Peronne · il y a
Je suis incapable de lire, vu l'extrême sensibilité de mes neurones, autrement que dans un silence presque total… je dis presque car, dans le meilleur des cas, je ne m'en approche toujours que de trop loin. Votre TTC est de grande qualité. Qu'en aurais-je pensé le casque sur les oreilles ? Mon infirmité chronique ne m'autorisera jamais à le savoir, et je le regrette. Mon soutien après une lecture amputée mais néanmoins agréable.
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Jabberwock Heart · il y a
Et dire que je viens seulement de m’apercevoir que j'ai oublié de répondre à votre commentaire... honte à moi ^^'
Pour me pardonner, je vais m'arranger pour vous envoyer en recommandé mes plus sincère remerciements pour cette touchante critique. Désolé que vous n'ayez pas pu profiter de l'ambiance musicale, mais si ça peut vous consoler, votre retour sincère et enthousiaste a été une douce mélodie à mes oreilles ;-)

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Sandi Dard · il y a
La poésie des ombres. ..
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Jabberwock Heart · il y a
Un très beau résumé ^^ Merci à vous.
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Sandi Dard · il y a
Au plaisir alors de vous lire sur ma page. ..

https://short-edition.com/fr/auteur/sandi-dard

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Isabelle Lambin · il y a
Un écrit sombre et poétique que la musique vient éclairer. Le passage avec les fleurs m'a fait penser au Petit Prince et à sa rose.
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Jabberwock Heart · il y a
Le Petit Prince... je n'avais fait le rapprochement. Il faut dire aussi que ça fait tellement longtemps que je ne l'ai pas lu ^^ Mais je suis très flatté par la comparaison.
Merci à vous !

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Virgo34 · il y a
Un texte bercé par une musique qu'on devine et qui lui donne un rythme apaisant.
Je vous invite à aller visiter ma forêt d'Emeraude.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Jabberwock Heart · il y a
Merci beaucoup pour votre retour. Je jetterai un oeil à votre texte ;-)
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Rafiki · il y a
Une vraie description d'un tableau de maître ! On imagine aisément la scène de désolation avec le pianiste au coeur du faisceau de lumière.
Je dois le dire, en lisant votre oeuvre je me suis vraiment senti plongé dans un musée à me laisser envoûter par une toile, comme j'aime à le faire lorsque je m'y retrouve. Je vous remercie pour cette téléportation.
En ce qui concerne la très belle sonate de Beethoven, je la trouve un peu trop douce par rapport à l'atmosphère du tableau, ce qui n'enlève bien sûr rien à votre oeuvre, que j'avais lue au préalable avant d'arriver à votre note finale.
Vous avez mon vote, bonne chance à vous.

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Jabberwock Heart · il y a
Eh bien... que dire à part merci face à une critique aussi enthousiaste ^^ La douceur inhérente à la sonate, c'est justement cela qui m'a poussé à cet écrit, car elle permet, à mon sens, de ne pas transformer la marche funèbre du protagoniste en pamphlet déprimant à souhait (ce que je ne souhaitais pas en dépit de son côté très sombre), mais d'en faire une sorte de tableau funèbre dont l'ambiance délétère intrigue plus qu'elle ne repousse (un peu comme ce que m'inspire un tableau tel que le célèbre "arbre aux Corbeaux" de Friedrich). Il y a également une part non-négligeable de ressenti personnel : depuis des années, j'ai toujours eu en tête, à l'écoute de cette sonate, l'image d'un homme solitaire marchant la tête basse au sein d'un paysage sans vie. C'est ce que j'aime le plus avec ce genre de compositions : la liberté d’interprétation laissée à l'auditeur.
En tous cas, merci encore pour ce retour élogieux et pour vos voix ;-)

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Marie-Françoise · il y a
clair de lune qui vous a inspiré) merci pour ce moment de grâce. Vous avez mes voix c'était merveilleux. Désolée j'ai coupé mes écrits.
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Jabberwock Heart · il y a
C'est exactement ça... une marche funèbre ^^
Merci infiniment pour ce commentaire très touchant et pour vos voix. Et ne vous en faîtes pas pour le doublon : deux retours pour le prix d'un, je suis très gâté ;-)

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Marie-Françoise · il y a
Je vs invite à venir déguster mon Lapin Brun...
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Marie-Françoise · il y a
La musique, votre écriture, tte cette ambiance m'évoque la marche funèbre de Chopin...(même si je sais que c'est la sonate au cl
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Pixis · il y a
superbe !
J’ai particulièrement apprécié l’image de la musique qui s’enroule autour du piano. 5 voix bien méritée !

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Jabberwock Heart · il y a
Si l'image vous a touchée, j'en suis ravi (d'autant que j'ai énormément misé sur la puissance émotionnelle de ce passage, à raison apparemment ;-) ). Un grand merci pour votre soutien et vos voix.
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Shadrack · il y a
Texte magnifique comme j’en ai rarement lu, dont la lumière et les notes se lient intimement à la clarté et la poétique musique de l’écriture. Toute mes félicitations pour cette nouvelle ( et mes voix ;) )
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Jabberwock Heart · il y a
Je crois que je vais rougir... ah ben ça y est, j'ai rougi ^^
Non, plus sérieusement, je ne peux que vous remercier pour ce commentaire aussi touchant qu'inspiré. Et pour vos voix aussi, bien sûr. Mille merci !

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