Réponse à une lettre qui ne m'était pas adressée

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Je ne suis pas ta petite-fille. Je ne suis même pas de ta famille. Alors, forcément, tu dois te demander comment j'ai fait pour recevoir ta lettre.
Je t'explique. C'est une pratique qui n'existait pas de ton temps, mais hyper banale : ça s'appelle les familles recomposées. Enfin, quand je dis famille, chez nous, c'est réduit au plus petit dénominateur commun. Mon père a rencontré Ariane (ta petite-fille), séparée de son ex dans la bonne humeur. Motif : elle ne voulait pas d'enfant, lui en rêvait. Avec mon père, Ariane évitait l'erreur de casting : il était déjà pourvu en descendance : moi.
Ma mère ? Disparue des écrans radars quand j'avais six mois ! Tu te dis, pas bien patiente celle-là et tu n'as pas tort. Allez, on oublie. Je me plains pas, j'ai un père qui a bien assuré. Jusqu'à mes treize ans. Jusqu'à ce qu'il rencontre Ariane. Et qu'il s'enflamme comme un ado.
Tous les deux, aussitôt, ils ont eu envie de repartir à zéro. Tu notes l'ironie de la chose. Même si je ne suis pas franchement encombrante, pour repartir à zéro, c'était mal barré. Enfin, ils s'aiment, ils se le chantent sur tous les tons et moi je fais un peu potiche. Pas moyen de m'écarter le temps des vacances ni d'aller voir ailleurs le temps d'un week-end. Le temps de tous ces week-ends où eux rêvaient de se retrouver, de s'aimer follement, les yeux dans les yeux.

Et puis, enfin, la solution : ta maison natale (dont ta petite-fille a hérité). Et la voisine. Une amie que tu as connu quand elle était gamine, mais là tu la reconnaîtrais pas vu qu'elle a passé les soixante-dix. Je me débrouille, tu sais. Ce ne sont pas des parents irresponsables, j'ai quand même quinze ans maintenant. Non, je ne manque de rien. Quand ils sont absents, Antoinette vient dormir à la maison et s'occupe bien de moi.

Le mois dernier, aux vacances de printemps, ton vieux chauffe-eau a rendu l'âme. Pas bien grave, sauf que, comme il est dans ton grenier, les deux cents litres d'eau se sont répandus alentour, se sont infiltrés comme une pluie d'été à travers le plancher et ont noyé ta chambre. Réparations faites, il restait à dégager tout ce fatras inondé. Cartons de livres, caisses de vêtements, vieux souvenirs... tu vois le genre. Sous prétexte que j'allais aimer ça, j'ai été chargée de procéder au grand débarras. On ne pouvait quand même pas demander à la pauvre Antoinette. Deux étages ! Je m'y suis attelée et c'est comme ça que je l'ai trouvée. Ta lettre. Enfin, ton vieux cahier, avec l'enveloppe libellée d'une belle écriture. « À la première de mes arrière-petites-filles »... Enfin, si la vie avait eu la délicatesse de te donner une descendance.
Je te résume. Augustin qui a dépassé la cinquantaine est reporter de guerre, il va d'un conflit à l'autre et forcément, il n'est pas dans un projet de paternité. Quant à Ariane, sa sœur, je te l'ai déjà dit : hors de question de mettre un enfant au monde. Je laisse tomber ses raisons. C'est son choix et je suis sûre que tu ne la jugerais pas. Seulement, du coup, ta descendance est inexistante, enfin, fort compromise. Si bien que, moi, là, je me suis dit que je pouvais – peut-être – la remplacer.

Il est possible que tu ne sois pas d'accord. Seulement, tu me dois le sauvetage de ce testament. Si on avait laissé faire les ouvriers, tout aurait fini à la déchetterie. Mais moi, j'ai relevé le défi. Ça m'intéressait vraiment, un grenier. Ce qui restait de toi, Louise, dans ce grenier. Tu notes que j'ai l'honnêteté de ne pas t'appeler grand-mère. Cette lettre, tu l'as écrite en 1975. J'ai calculé que tu avais 68 ans à l'époque. Tu avais déjà ta petite Ariane. Tu aurais pu t'adresser à elle, mais tu as préféré t'adresser à la génération suivante, tu voulais parler à une inconnue. Ça tombe bien, tu ne me connais pas.
Comment tu m'aurais appelée à ton époque ? Gaminette, ma p'tite môme, ma mouflette ? N'hésite pas, je n'en ai pas tellement reçu de ces douceurs-là. Ça périme pas, les mots tendres.
Donc, j'ai lu ta lettre. Forcément. Pas par indiscrétion, note. L'idée, d'abord, c'était pour savoir : à garder ou pas.
Je me suis installée dans un vieux Voltaire au bras cassé. Le tien, peut-être. C'était un peu bizarre quand même. Moi, une lettre, j'en ai jamais reçu ni envoyé d'ailleurs. Est-ce que tu vas le croire, Louise, aux premiers mots, j'ai su que c'est à moi que tu parlais.

J'ai lu et c'est comme si tu m'avais prise par la main. Une conversation tendre entre toi et moi. Tu me disais : ose, ose encore. Tu me disais : danse, danse toujours. Ma petite-fille, ta vie est précieuse : pour toi. D'abord pour toi. Tu me disais d'aimer, de m'aimer.
J'ai dérobé une de tes photos de quand tu étais jeune. Je te trouve belle. Je ne m'inquiète pas, ça m'étonnerait qu'Ariane s'en aperçoive. Je l'ai mise avec ton testament.
Maintenant, je me dis qu'il faut que j'aille te remercier. Et aussi te convaincre que ta lettre, elle est pas tombée en de mauvaises mains.
Pour ça, je vais au cimetière de Saint-Julien, il n'est pas bien grand. Pas triste non plus, au milieu des vergers, sur le coteau. Je cherche ta tombe. Facile, y a ton nom dessus.
Je t'ai apporté un petit bouquet de violettes. Tu ne me l'as pas dit, mais je suis sûre que tu aimais les violettes. Dans un de tes jolis coquetiers de Sèvres en guise de vase. Tu me pardonneras, Louise, mais ces violettes, elles n'ont pas de parfum. Je sais pas t'expliquer pourquoi. Antoinette m'a dit que de ton temps, c'était suave.

Je papillonne, là. Je ferais mieux de suivre ton conseil. Oser. Allez, je me lance : qui te dit que si tes petits-enfants t'avaient fait un héritier, ça aurait été une fille ? C'était périlleux, non, ce testament ? Bon, je résume. Chez toi, pas d'arrière-petite-fille. De mon côté, pas de grand-mère. Alors, moi je te fais une proposition simple.
Et si on s'adoptait, toutes les deux ? Moi, je consens, sans hésiter et toi, Mamie ?
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Jean Paul · il y a
La “mouflette” peine à trouver une place au sein de sa famille re(dé)composée. Le hasard par le truchement d’un vieux chauffe-eau va lui permettre de fantasmer de nouveaux liens affectifs.
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Sylvain Dauvissat · il y a
Alambiquée comme le sont les arbres généalogiques des familles recomposées, votre histoire m'a séduit. Je n'en suis pas fan, mais j'ai eu l'impression de voir la boom de Sophie Marceau en 2021 en pensant à la relation petite fille aïeule que vous mettez en place.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre passage, Sylvain.
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Carl Pax · il y a
Une belle idée très originale que cet échange virtuel voulu par une petite-fille auto-proclamée qui a besoin d'un lien affectif pour trouver sa place au sein de sa famille décomposée. Moi je me dis que cette grand-mère l'aurait adoptée sans hésitation.
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Mome de Meuse · il y a
Mille mercis, Carl, pour ce commentaire si subtil et si empathique. Il me touche beaucoup.
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Roll Sisyphus · il y a
Sous une onde de poussière, les greniers parfois, nous ouvrent leurs tiroirs où sur papiers jaunis ou cartes postales sépias des mots aux tournures d'autrefois et à l'écriture soignée laissent à lire, la peur, la dureté, l'amour, la vie de la famille qui s'agrandit ou s'effrite, la vache du voisin...
Ces greniers, ou passé et présent se croisent, méritent que l'on prenne du temps.
Merci de m'avoir rappelé cette invitation. L'écriture ce n'est pas aussi facile que le vélo, il faut réapprendre.

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Mome de Meuse · il y a
Je découvre, seulement aujourd'hui, votre délicat commentaire... ( période flottante où les notifications étaient aléatoires, sûrement ) Je suis vraiment touchée de voir à quel point vos mots font écho à ce petit texte. Merci Roll d'avoir poursuivi cette conversation familiale et à bientôt au gré des mots.
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François B. · il y a
Un texte intéressant et profond sur l'évolution du concept de famille en deux générations, le tout avec humour et légèreté. C'est très réussi
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Mome de Meuse · il y a
Merci François et désolée pour le retard. Je vous souhaite une belle journée.
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Françoise Cordier · il y a
Vote et commentaire ayant disparu, je réitère
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Mome de Meuse · il y a
C'est très gentil de repasser, Françoise. Moi aussi, je vais vite aller me réabonner à votre page. Je vous souhaite une belle journée.
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Les Histoires de RAC · il y a
Beaucoup de tendresse et de lucidité dans ce joli texte ♫
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Mome de Meuse · il y a
Je suis vraiment très heureuse de vous retrouver! Je vais vite aller sur votre page pour recréer les liens perdus. Merci d'être passée .
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Hortense Remington · il y a
Je n’ai pas connu mes grands-mères. Leur tendresse imaginée m’a manqué. Aussi votre texte me touche et me parle beaucoup, Meuse !
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Mome de Meuse · il y a
Je suis touchée, Hortense par votre commentaire. Merci pour ce joli partage. A bientôt.
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Mickaël Gasnier · il y a
Pas question que je vous mette sur mon testament ! ;-)
Mon soutien
À bientôt Mome sur nos lignes

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Mome de Meuse · il y a
L'ordre des choses voudrait que ce soit moi qui vous mette sur MON testament, Mickaël (quoiqu'en dise mon pseudo... ☺) Contente de reprendre le fil de nos échanges.
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Ombrage lafanelle · il y a
Je trouve toujours ce texte très mignon
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Mome de Meuse · il y a
C'est trop sympa, Ombrage. Merci d'être repassée. A bientôt.

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