Renouveau

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Mon hypersensibilité , mes émotions me font vibrer, alors j'aime les mots pour essayer de traduire ce que je ressens...L'essentiel est de partager ce que l'on écrit... Désolée pour mes silences  [+]

C'était plus fort qu'elle :Louise ne pouvait résister aux avances du printemps : sitôt la progression obstinée des jours assortis de temps variables, tout émoustillés par notre étoile du jour, elle se laissait emporter par cette vague qui partait du septième chakra. Elle dilatait ses poumons, accélérait son rythme cardiaque et aiguisait enfin tous ses sens. Alors, en partant au travail tous les matins, en allant remplir son panier à provisions au coin de la rue, en rôdant dans la campagne les week-ends, elle mesurait ainsi les progrès subtils de la nouvelle saison. Et puis, une sorte d'allégresse lui faisait espérer confusément qu'une vie personnelle plus riche pouvait de concert émerger. Elle ne croyait pas si bien dire...

Oui, se livrer aux senteurs de terre mouillée en germination, aux parfums d'aubépine et de genêts en fleurs qui lui chatouillent le bas du dos. Observer, le coeur battant, les bourgeons tumescents proches de l'éclosion. Se réjouir en découvrant un arc-en-ciel abandonné par une averse ostentatoire sous les rayons. Sur les pelouses-tapis, caressée par le soleil trop dru, s'étendre là où prospère la mousse. Découvrir, les larmes aux yeux, les éclosions discrètes et successives des scilles à deux feuilles, perce-neige, pervenches, anémones, violettes et primevères. Repérer dans les arbres, toutes ces minuscules âmes enfiévrées et obstinées qui lancent leur appel à la ronde.

Presque personne n'aurait pu soupçonner, parmi ses collègues de l'open space, que ce renouveau bouleversait autant la jeune femme : trop pudique, elle taisait ses émotions et ses impressions. Parfois, elle s'évadait dans un imaginaire débridé. Presque tous la considéraient comme timide et voire, pour certains, franchement hostile. Etaient-ils découragés par ce nez encore trop conquérant à son goût et ce sourire artificiel, un peu trop carnassier , revisités par des travaux de chirurgie esthétique? Enfin , seul Romain la regardait du coin de l'oeil avec un regard de cocker, Romain, l'amoureux des montgolfières qu'il pilotait le dimanche.

Mais, dans son lit encore solitaire, ce 20 mars au matin exactement, la jeune femme sentit un chatouillement persistant au niveau des omoplates. Sans perdre une minute, elle courut jusqu'à la salle de bains pour vérifier dans le miroir ce qui se passait : accompagnées d'une démangeaison irrésistible, deux petites boursouflures roses saillaient. Et en même temps, ce phénomène s'accompagnait d'une furieuse envie de bouger, danser et chanter : elle attaqua  « l'hymne à la joie » de sa voix d'alto en gambadant dans l'appartement. Puis inventa un slam débridé.

Elle essaya de toucher ces deux petits bourgeons qui grossissaient à vue d'oeil. C'était assez difficile, mais subitement , en les effleurant du bout des doigts, sans douleur, de petites plumes blanches en jaillirent. Sidérée, cette fois-ci, elle observait le phénomène : enfin, il se passait quelque chose dans son quotidien émollient : était-elle en train de se transformer en oiseau comme dans les contes? Ou mieux, en ange ? Cette perspective ne l'effrayait pas, au contraire. Dans ses rêves, parfois, elle effectuait des loopings et des survols de paysages fantastiques, ce qui la plongeait dans une extase proche du bonheur absolu. Maintenant, se considérer comme un ange sans sexe défini, selon les dires, ne lui paraissait pas très cohérent.


Les yeux fixés sur le miroir, les yeux écarquillés, elle voyait se déployer maintenant deux petites ailes. Aië ! Comment faire avec son soutien gorge ? Tant pis, elle s'en passerait. Après tout, bonne occasion de se libérer d'un lointain symbole d'oppression qui, depuis 1968 , avait entretenu les discours féministes radicaux. Maintenant, parfaitement symétriques et d'un blanc laiteux, les deux ailes se déployaient. Elles occupèrent bientôt une grande partie de la petite salle de bains. Elle pouvait caresser leurs plumes bien serrées, douces et tièdes. Est-ce que c'était elle qui avait créé cette merveille? En avait-elle été capable?

Elle décida soudain de sortir de la maison, nue mais sculpturale et cela personne n'avait pu encore lui dire combien elle était belle. Elle monta sur le toit à l'aide d'une échelle. Le ciel bleu l'attira. Dans la fraîcheur de ce premier jour de printemps, elle se lança dans le vide. En déployant ses deux grandes ailes blanches, comme animées d'un battement propre, elle survola la ville. Une toute puissance l'habitait : elle essaya un looping puis un rase-motte au-dessus de l'artère principale. Tout était facile. En bas, la multitude se réveillait.

Elle repéra la tour qui abritait son bureau. Décida de frôler les baies vitrées mais personne ne prêta attention à elle. Pauline, Frédéric, Damien, Benoît, Marc,Sylvain et Romain , absorbés par leur travail, comme figés, le nez sur leur écran, essayaient sans doute de vivre.
Alors une bouffée d'amour la submergea. Qui était-elle pour chercher à les ignorer ? Il était temps pour elle aussi de chercher à créer des liens. Elle se mit à rire à gorge déployée, les yeux pleins de larmes. Soudain, Romain leva les yeux  et s'approcha d'elle :
-Toi, j'ai bien l'impression que le printemps te donne des ailes ce matin! Si tu veux, je t'emmène faire un tour en montgolfière demain : la météo sera favorable ...

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