3
min

Rendez-vous à l'ombre

Image de Marie

Marie

67 lectures

61

C’était un après-midi de soleil blanc sur un fond de ciel jaune, à l’heure où les ombres étirent au maximum leur étreinte à même le sol bleu, avant de revenir en boomerang aux visages de leurs figurines.

Certaines ombres, à l’âme d’artiste, rêvaient de ne plus faire de l’ombre au tableau, mais d’en tenir le pinceau, afin d’y déposer à l’arrière fond des pigments secrets. Imaginez une seconde une peinture ou un film en noir et blanc dont seules les ombres seraient véritablement colorées... Imaginez encore un défilé de haute couture dédié aux ombres des modèles ; fini le canon idiot de la maigreur et de la beauté uniforme, place à des mannequins vivants, aux formes mouvantes selon l’inclinaison des spots et des leds. Parmi elles, une demoiselle, assise par terre, avait pris la forme de la statue du Penseur de Rodin. Cette pose en deux dimensions manquait certes de volume, mais point d’originalité. Et le sculpteur, attentif aux détails, de puiser dans l’ombre de son œuvre l’idée de la prochaine, comme si la création avait ricoché sur le sol...

D’autres ombres, fraîchement nées, tapaient des mains et des pieds avec entrain. L’enfant, intrigué, s’amusait à suivre ce drôle d’ami qu’il lui fallait apprivoiser et qui lui était étrangement familier. Il accordait à l’ombre le statut de réalité à part entière, et ne prenait pas ses formes singulières à la légère. Il éprouvait avec félicité l’âge d’or de la concordance du corps et de l’âme. Les deux étaient entiers, inédits et curieux. L’un murmurait à l’oreille de l’autre des suggestions d’explorations nouvelles. L’autre s’émerveillait de ce que découvrait le premier. Ils partaient ensemble à la chasse aux papillons de lumière, avec les filets de l’imaginaire. De cette rencontre fertile entre l’enfant et son ombre jaillissaient des étincelles d’histoires merveilleuses : des contes racontés en ombres chinoises espiègles et sans retenue.

Pour les ombres de l’adulte, en revanche, la partition était nettement et définitivement tranchée. Il était arrivé à un âge où l’on ne mélange plus l’ombreur de l’ombré. Le premier, fier capitaine, croyait avoir dompté son second. Son ombre, faussement sage et soumise, le suivait fidèlement les jours de ciel bleu, sur le macadam blanc, à l’heure du zénith jaune. Les règles étaient fixes, et les destins fixés. En réalité, son ombre biologique s’était peu à peu éteinte. L’ombre naturelle avait été remplacée par le truchement d’un projecteur digital intégré et puissant. Une puce clouée sur ses os projetait un simulacre d’ombre de silhouette, pour laisser à l’homme le loisir de croire encore un peu à ses rêves d’humanité.

La faille de cette machinerie vint du fait que la technologie n’avait pas tenu compte des mises en garde des poètes. Les ingénieurs ne croient pas beaucoup aux prophéties des rossignols. Or ce monde en est un parmi d’autres. Elles ne savent pas, les ombres de ce monde, que l’on parle d’elles. Pourtant, toutes muettes soient elles, ces dernières agissent en véritables interprètes, nous ouvrant la voie vers d’autres possibles. Elles nous invitent à mesurer l’impact parfois invisible de nos actions sur l’environnement ; elles nous aident ainsi à leur manière à devenir des êtres responsables. Oui, les ombres interpellent et alertent : qui sait, si, dans un univers autour d’un soleil blanc, à venir ou passé, nous ne sommes pas les projections terrestres d’ombreurs invisibles à nos pupilles ?

Elle peut sembler de prime abord obscure ou fumeuse, mais cette idée d’être l’ombre d’un autre me paraît, après réflexion, lumineuse. Aussi, je m’essaye certains jours à aller jusqu’au bout de mon ombre, comme d’autres décident d’aller au bout de leur rêve... Qu’importe comment se formule la quête. Je me demande donc comment être moi-même l’ombre de mon âme. Je ferme les yeux, je tire un peu le fil d’ariane qui nous relie, et la laisse s’approcher à pas de loup, jusqu’à faire corps à corps avec le mien. Quelle image renvoyer alors aux autres ? Comment glisser mon sourire dans les pas de celui, si infiniment large, que je voudrais partager ? Car mon âme sourit aux anges ; ces derniers me l’ont susurré d’une voix éclairée au cours d’un songe d’une nuit noire, et j’ai choisi des les croire, sans l’ombre d’un doute. Oh, attention, il n’est pas facile au quotidien de tenir cette promesse et de l’incarner en pratique. C’est une vigilance de tous les instants et je suis parfois tentée de recouvrir d’un voile de nuage gris ce fameux soleil blanc sans lequel cette ombre envoyée spéciale s’évapore aussitôt. Quand j’arrive au bord d’une dispute, je lui demande souvent de prendre le relais, et d’aller s’entretenir avec celle du confrère. Et souvent, très souvent, si je donne carte blanche à cette amie nébuleuse, un pont apparaît.

Un jour, un jour sans, un jour de pluie dépourvu de soleil blanc ou jaune, un jour dénué d’ombre réelle ou fantasmée, à bout de lumière, j’écrivis cette lettre ouverte au bas de mon immeuble : avis à tous ceux qui souhaitent cesser de faire ombrage, avis à tous ceux dont l’ombre se sent appelée à relayer des soleils blancs, roses, pourpres ou émeraudes; rendez-vous au septième étage, porte de droite, à l’heure décrite en accroche à ce récit. Et à l’heure dite, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre frapper à ma porte ! J’ouvris grand le battant, et, vous me croirez ou non, je vis se dessiner sur le seuil, en avant première, l’avant ombre du paradis...

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très courts
61

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
Ma voix pour la jolie ambiance artistique de ce récit.
Envie d'aller voir du côté de chez moi ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

·
Image de Melinda Schilge
Melinda Schilge · il y a
L'idée de travailler dans l'ombre pour un soleil qui dardera de son énergie me plaît, l'humilité est la meilleure façon de faire avancer les choses. Belle inspiration...
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Les ombres qui évoluent dans le temps....
Je concoure aussi

·
Image de Sandi Dard
Sandi Dard · il y a
Ou quand les ombres poétisent ou se démocratisent
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Intéressante réflexion : de qui, en effet, sommes-nous peut-être les ombres ? :)
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Parfois c'est bon de rêver ! Ecriture dramaturgique qui convient bien aux déplacements des ombres .
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
je concours également avec le texte " la fontaine aux bulles ". Merci beaucoup de le découvrir .
·
Image de Marie
Marie · il y a
Je suis allée m abreuvoir...
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Marie, pour cette superbe mise en scène des ombres !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également
en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

·
Image de JD Valentine
JD Valentine · il y a
Très belle écriture...Mes préférences vont aux ombres à l'âme d'artiste (les toutes premières) et à l'ombre du paradis...bien vu. Mes voix pour ce panel d'ombres et votre écriture.
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Les réflexions sur ces ombres sont originales et bien trouvées, et le tout est porté par une excellente écriture. Je trouve particulièrement pertinent l'exemple des top-modèles ombrées ou de la modification de la perception de l'ombre avec l'âge. Il me manque une intrigue solide pour véritablement adorer ce texte, mais franchement c'est avec plaisir que j'ai lu ce texte ! :)
·
Image de Marie
Marie · il y a
Merci et Oui je suis D'accord c'est une déambulation libre dans une galerie d'ombres sans intrigue défini
·
Image de Polotol
Polotol · il y a