Renaissance-S

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Le Falcon 900 se pose sur le tarmac de l’aérodrome d’Amboise, en même temps que le soleil se couche derrière l’horizon. La carlingue de l’appareil est d’un blanc immaculé. Seul un mystérieux logo, couleur sanguine, est représenté sur la dérive. Il est formé d’un R inversé, placé au centre d’un carré, lui-même inscrit dans un cercle.

A son bord, confortablement installé dans son fauteuil en cuir beige, le jeune Vincent vérifie que son matériel est bien en place à l’intérieur de son attaché-case. Au pied de la passerelle, une Mercedes noire aux vitres teintées l’attend. Une fois assis sur la banquette arrière, sa mallette posée sur les genoux, il indique au chauffeur sa destination.

La berline allemande quitte la piste, puis emprunte la départementale 31 dans la pénombre de la campagne tourangelle. Direction Le Clos Lucé, à quelques kilomètres à peine de la Loire et de ses châteaux légendaires.

En ce mois de mai 2019, malgré les nombreuses commémorations qui l’accaparent, le directeur du manoir attend Vincent avec un mélange d’impatience et de circonspection. Depuis que François Saint Bris et ses aïeux sont propriétaires de la fameuse demeure royale, c’est la première fois qu’ils acceptent de répondre à une telle requête.

Vincent est un jeune biologiste surdoué qui a fait fortune dans les biotechnologies. Depuis plusieurs mois, il parcourt le monde à bord de son jet privé. Partout où il s’est rendu, des vertes pelouses des cimetières américains jusqu’aux cryptes les plus secrètes du vieux continent en passant par les mausolées des grands de ce monde, il a dû déployer des trésors de diplomatie et de persuasion pour arriver à ses fins.

Une fois sur place, il ne perd pas une minute. Pas le temps d’admirer les magnifiques façades de briques rouges, ni d’apercevoir le superbe parc boisé déjà plongé dans l’obscurité. Il se rend directement au premier étage du château. Ce qui l’intéresse, c’est la chambre dans laquelle le célèbre maestro du quattrocento italien a passé les trois dernières années de sa vie.

Au plafond, les poutres plusieurs fois centenaires sont en parfait état, et la cheminée, majestueuse, ne demande qu’à être rallumée. Vincent ouvre sa mallette sur le lit à baldaquin drapé d’étoffes rouge sang. Equipé de lunettes spéciales et d’une lampe au faisceau très puissant, il se met à arpenter les quatre coins de la pièce sous le regard étonné de son hôte. Ce qu’il recherche, c’est un fragment d’ongle ou de cheveu qui aurait appartenu au prestigieux locataire, et qui aurait traversé le temps à l’abri des milliers de touristes visitant la chambre chaque année.

Le triréacteur quitte Amboise au milieu de la nuit. Il laisse derrière lui la Loire et ses méandres. Bien à l’abri dans une éprouvette étanche, Vincent a glissé le sésame qui devrait, si tout va bien, lui permettre d’obtenir les informations dont il a besoin.

L’avion se pose une heure plus tard à Zurich. De là, le jeune scientifique rejoint son laboratoire niché au cœur des Alpes suisses, dans un canton où les accents et les langues se mélangent sans complexe. Le bâtiment, enterré aux trois-quarts sous terre et recouvert d’une toiture végétalisée, est à peine visible depuis l’extérieur. C’est tout juste si l’on devine quelques bouches d’aération dépasser de la structure. Depuis qu’il s’est lancé dans son projet fou, ce docteur Frankenstein du XXIème siècle cultive l’art du secret à son paroxysme.

A l’intérieur du bâtiment, les normes d’hygiène sont drastiques. Il y règne une ambiance aseptisée de clinique privée. Dans les couloirs, de jeunes femmes à l’allure d’aides-soignantes se croisent sans se parler. Partout sur les vitrages qui séparent les différentes salles, apparaît le logo au R inversé. C’est un hommage au peintre et inventeur toscan qui avait l’habitude d’écrire à l’envers sur ses carnets pour éviter qu’on ne lui dérobe ses meilleures idées. Le R est la première lettre de Renaissance-S, le nom que Vincent a donné à son entreprise spécialisée dans les manipulations génétiques. Le carré inscrit dans un cercle, lui, est un clin d’œil à l’iconique Homme de Vitruve, ce personnage aux proportions idéales qui tend les bras à l’horizontale au milieu des deux figures géométriques.

De retour dans ses locaux, Vincent s’enferme dans une salle blanche où la moindre poussière est bannie. Revêtu d’une combinaison hermétique, il s’assure, dans un premier temps, de la datation de l’échantillon qu’il a ramené du manoir. Puis il le soumet au séquenceur d’ADN, un appareil extrêmement perfectionné qui permet de déterminer l’agencement des nucléotides formant les deux brins enroulés entre eux. Le traitement terminé, il a sous les yeux rien d’autre que le génome d’un génie ! Quatre lettres se répétant presqu’à l’infini et sans logique apparente, une suite aléatoire qui n’aurait pas déplu à l’auteur de la Joconde, passionné de mathématiques et d’anatomie.

Vincent travaille seul, et vit seul. Très jeune, il perd ses parents dans un accident de voiture. A la même époque, des scientifiques viennent tout juste de cloner une brebis, prénommée Dolly. Plus tard, brillant étudiant en biologie, il décide de se spécialiser dans l’étude du génome humain. Rongé par l’absence et le manque d’affection, il se met en tête une idée un peu folle, qui tourne vite à l’obsession : faire revivre les personnages célèbres du passé. Les hommes et les femmes qui ont marqué l’histoire, et souvent partis trop tôt. Ceux qui avaient le don de nous faire rêver, de nous éclairer ou de nous laisser entrevoir un monde meilleur.

Dans une grande pièce attenante au laboratoire, une bonne quinzaine de bambins s’amuse et s’occupe comme dans une crèche classique. Sauf que ce sont tous des clones d’anciens chanteurs, philosophes, scientifiques, et autres visionnaires de leur temps. Le plus étonnant, c’est qu’ils se retrouvent tous au même âge, à grandir au même endroit et à la même époque !

Le petit Elvis et le petit Michael s’entendent très bien. Quand l’un se déhanche, l’autre se met à marcher à reculons, en faisant glisser ses pieds sur le sol. Wolfang, lui, passe ses journées à composer des mélodies sur son xylophone. Très pensif, René cogite tout seul dans son coin, alors que Charles fait preuve d’une grande capacité d’adaptation et d’une belle évolution. Neil commence tout juste à marcher. Il alterne les petits pas et les grands bonds. Il a toujours l’air dans la lune. Isaac aime bien se laisser tomber de tout son poids. Récemment, il a fait une chute... sans gravité. Les frères Louis et Auguste n’arrêtent pas de jouer avec la lampe de chevet, ils semblent attirés par la lumière. Pierre et Marie se sont vite rapprochés. Ils ont une passion commune pour les expériences en tout genre. Quant à Sigmund, il refuse de lâcher les bras de sa nurse, comme s’il faisait un complexe...

Mai 2024. Cinq années ont passé. Le Manoir du Clos Lucé a retrouvé une certaine tranquillité. Cette fois, c’est François Saint Bris qui fait le déplacement jusqu’en Suisse. Vincent veut lui montrer les progrès extraordinaires réalisés par son tout dernier pensionnaire. Un jeune garçon qui a déjà rempli plusieurs carnets de croquis et fabriqué d’étonnantes maquettes avec ses pots de compotes et les bâtonnets d’esquimaux. Doté d’un sens aigu de l’observation, il se passionne pour tout ce qui l’entoure. Récemment, on lui a confié quelques tubes de gouaches, avec lesquels il a réalisé des portraits du personnel saisissants de réalisme. Il porte un prénom qui symbolise à lui seul l’une des périodes les plus riches de notre histoire, une époque où les artistes rêvaient de changer le monde. Un certain Leonardo.
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Julien Léon · il y a
Bonjour,
Il est absolument impossible pour un Falcon 900 de se poser sur une piste de 700 mètres ;)
Une voiture ne peut évidemment pas aller sur la piste. Je suppose que vous parlez de l'aire de stationnement. Mais même, sur ce type d'aérodrome ce n'est pas possible.