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Renaissance

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Mademoiselle D

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Un coup d’œil à l'horloge,18H45. Il ne devrait pas tarder. Encore quelques minutes. Mon cœur bat de plus en plus vite. Je me dépêche de finir. Tout doit être parfait. Vite, plus vite. Je ne suis vraiment pas en avance. Mon bras m'a fait souffrir toute la journée, mais tout doit être parfait. Le moteur de sa grosse cylindrée m'avertit de son arrivée. Je l'accueille, lui prend son manteau que je range aussitôt dans la penderie. Je lui propose un verre avant de passer à table. Il est silencieux, observe la pièce. Mais quand il pose ses grands yeux noirs sur moi, je ne peux m'empêcher de rougir.
Ma meilleure amie m'a rendu visite aujourd'hui et je n'ai pas eu le temps de repasser le linge qui se trouve encore dans le panier. Ses yeux me foudroient. Il ne lui en faut pas plus pour s'énerver. Il hurle après moi, me disant que je suis bonne à rien, fainéante, que je ne le mérite pas, et ponctue chacune phrase par une insulte et un coup. Et puis, comme à chaque fois, il arrête soudainement pour me dire d'arrêter de pleurer, que ça me rend encore plus laide et m'ordonne d'aller arranger cette tête.
Nous passons à table. La douleur de mon bras est presque insoutenable. Je tremble, mais je dois tenir. Mais la douleur, bien trop forte cette fois, me fait lâcher le plat par terre. Je n'ai jamais vu ce regard. Plus terrifiant que les autres jours. Je tente de lui échapper, cours, crie à l'aide. Il s'énerve de plus en plus et finit par m'attraper. Il me frappe de plus en plus fort, n'épargnant aucune partie de mon corps, me pousse. Je tombe, pleure, le supplie d'arrêter. Mais il continue de s'acharner. Puis, soudain, c'est le blackout total.
Lorsque je rouvre les yeux, le jour commence tout juste à se lever. Je suis à l'hôpital. Une infirmière m'explique que j'ai perdu connaissance suite à l'assaut de mon petit ami, et qu'un voisin, entendant mes cris, a averti les secours. J'ai eu de la chance selon elle : rares sont les voisins qui dénoncent les violences conjugales. Je me demande bien de qui il s'agit. Cela fait plus d'un an que tout a commencé et personne n'a jamais rien dit. Elle me rassure, apparemment il a été arrêté et ne me fera plus jamais de mal. Je suis en sécurité à présent.
L'après-midi, un jeune homme se présente à ma chambre. Je me souviens l'avoir croisé quelques jours avant. Il vient d'emménager dans l'appartement du dessus. Je m'excuse pour tous les bruits occasionnés par les disputes. Mais il me dit de ne pas m'excuser, que ce n'est pas de ma faute. Sa voix est douce et son regard bienveillant. Il m'apaise.
Il passe toutes ses après-midi à mon chevet. Mais quand il pose sa main sur la mienne, mon corps entier se raidit. Il l'enlève aussitôt. Mais elle est chaude et douce. Je m'en veux, j'ai envie qu'il la prenne, mais au fond de moi, des ténèbres surgissent. Mes souvenirs récents sont douloureux. Il tente de me rassurer, c'est normal de réagir ainsi. Et progressivement, au fil des jours, je le laisse effleurer, jusqu'à saisir délicatement ma main. La douleur de mes blessures diminue peu à peu. Les antalgiques font effet, à moins que ça ne soit lui qui me fasse oublier mes membres endoloris. Ou bien les deux, simultanément. On parle, on rit. Cela fait une éternité que je n'avais pas ressenti ça : je crois que je suis... heureuse. Une vraie complicité s'installe entre nous.
Enfin, mon jour de sortie. Il est là. Toujours. Avec toute sa bienveillance. Au moment d'ouvrir la porte de l'appartement, un frisson me gagne. Mais il me rassure : tout va bien se passer. Il m'avait demandé les clés quelques jours plus tôt pour tout nettoyer. Il est si gentil avec moi. Il n'y a plus aucune trace de lutte, ni de sang. Il me laisse me réapproprier les lieux. Mais une fois seule, je pleure. Je n'arrive pas à m'arrêter. Pour une fois, ce ne sont pas des larmes de tristesse ou de peur, mais bien des larmes de soulagement. Je réalise que mon cauchemar est terminé. Enfin.
Un coup d’œil à l'horloge,18H45. Il ne devrait pas tarder. Encore quelques minutes. Mon cœur bat de plus en plus vite. Je me dépêche de finir. Tout doit être parfait. Vite, plus vite. Je ne suis vraiment pas en avance. Tout doit être parfait. Le coup de sonnette m'avertit de son arrivée. Je l'accueille, lui prend son manteau que je range aussitôt dans la penderie. Je lui propose un verre avant de passer à table. Il est silencieux, observe la pièce. Il a bien travaillé, rien ne pourrait laisser croire qu'un drame a eu lieu ici, deux semaines plus tôt. Quand il pose ses grands yeux verts sur moi, je ne peux m'empêcher de rougir. Sur le canapé, il se rapproche de plus en plus de moi, caresse ma joue et dépose un baiser sur mes lèvres. Je suis si bien avec lui, dans ses bras. Quand il m'enlace, j'oublie tout. Même le plat dans le four qui finit par être carbonisé ! On rigole, on s'en fout. J'aime ce moment. J'en veux d'autres. Beaucoup d'autres. Je l'embrasse à mon tour. C'est si bon cette sensation retrouvée. J'ai l'impression de renaître.
Le bonheur a croisé mon chemin, je l'ai saisi et je ne le lâcherai pas car désormais je le sais : moi aussi, comme tout le monde, j'y ai droit. Me voici donc à l'aube d'une nouvelle histoire.
A l'aube d'une nouvelle vie.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Mademoiselle D ! Je relis avec beaucoup de plaisir votre TTC sur une femme battue et qui se termine ne happy end !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Le Colporteur · il y a
Très dur et bien trop fréquent et trop peu dénoncer , mais très bien raconté j'ais aimé et mis mon maximum à ma disposition :) Le Colporteur §§§
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Marie Amina B · il y a
Ouh, votre histoire a très mal commencé pour finir en beauté. C'est un peu mon style d'écriture, sortir des ténèbres pour aller vers la lumière.
J'ai beaucoup aimé la répétition du début, avec cette impression de déjà vu en espérant tout de même que le voisin si attentionné n'allait pas être la réplique de l'ex. Mais non, heureusement que c'est tout le contraire. Bravo et mes 5 votes.
Je vous invite à découvrir mon anagramme de l'aube.

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Miraje · il y a
Heureuse renaissance !
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Dedel del Del · il y a
+++
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Céline Acker · il y a
C'est bouleversant ! Terrible et magnifique ! +4 parce que je ne peux pas plus, mais j'aurai mis beaucoup plus encore si cela était possible.
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Arlo · il y a
Joliment réussi. J'aime beaucoup. Mes votes. Bonne chance.
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Bets Melat · il y a
Je ne savais pas que tu écrivais si bien, j'aimerais beaucoup te relire bientôt , magnifiquement terrible
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Mademoiselle D · il y a
Merci beaucoup !!!
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Topscher Nelly · il y a
Un très beau texte.Mes voix
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Mademoiselle D · il y a
Merci à vous :)
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Christelle Naviaux · il y a
Bravo, le texte est poignant et très bien écrit
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