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Zago

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FINALISTE
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Pourquoi on a aimé ?

Ce récit repose sur le monologue intérieur dense d'un personnage dont l'intériorité, dans toutes ses contradictions, est très bien évoquée. ...

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Ils lui marchaient sur le visage. Ils ne la voyaient pas, ils ne sentaient pas son corps flétri sous leurs pas. Elle le regardait. Sauver des civils n'était pas dans son ordre du jour, mais Hakim savait qu'en laissant la vieille femme succomber piétinée par la foule, il aurait du mal à penser à autre chose en croisant son reflet dans la glace, chaque matin. Non que ses mains fussent propres, loin de là. Mais il existe des regards qui parlent immédiatement à votre âme. Le sien était de ceux-là.

Tout l'enjeu résidait dans une équation simple : comment procéder avec la cible menottée au poignet droit ? Sur le moment, il ne vit qu'une solution. Il enleva la menotte de son bras. Le visage ensanglanté de l'homme à ses côtés se tourna vers lui, incrédule.
— C'est pas ce que tu crois, mon pote, lui dit Hakim.
Il lui plia le coude en une clé de bras, se plaça derrière lui et, s'en servant comme d'un bouclier, entama une percée dans la meute de manifestants révoltés. Il repensa aux propos de Marco, dans l'hélico qui les avait menés là.
— Quel boulot de merde, avait-il dit.
Hakim avait haussé un sourcil.
— Tu penses trop, Marco.
— Sûrement. La plupart ont à peine de quoi bouffer. Les flics tirent sur les civils. Ils tuent leur propre peuple.
— Alors, arrête. Range-toi. Quand on commence à cogiter de la sorte, on ouvre la porte au doute. À l'hésitation. Je vais pas te refaire les classes, mais je préfère que le mec qui assure mes arrières soit sûr de lui.

Un silence pesant s'ensuivit. Les visages étaient graves. La mélodie mystique de l'adhan, l'appel à la prière, suspendit le temps quelques instants, occultant le bruit des moteurs, tandis qu'ils survolaient la mosquée du Caire, incandescente en ce couchant de janvier.

Peu après, ils l'avaient largué. Sa mission était simple sur le papier. Exfiltrer l'un des porte-paroles du mouvement d'opposition, Ramy Khaled. Un journaliste qui avait exhorté les gens à descendre dans les rues pour exprimer leur indignation, leur opposition au régime et pour exiger que les choses changent, à n'importe quel prix.

Hakim devait donc infiltrer les manifestants, localiser l'agitateur et le ramener jusqu'au cordon sécuritaire. Vivant, dans l'idéal.

Il l'avait trouvé rapidement, malgré les plusieurs milliers de participants. En se faufilant le long du parcours emprunté par les émeutiers depuis la place Tahrir, il avait cherché ceux s'exprimant via des porte-voix. Ramy était bien sûr l'un de ceux-là. Il était par contre entouré d'une garde rapprochée assurant sa sécurité, sans compter les nombreux contestataires marchant simplement à ses côtés pour exprimer leur soutien. Hakim s'était joint à ces derniers. L'autre continuait d'haranguer la foule.
— Quand l'injustice est loi, la révolution devient obligation ! Que devons nous faire, mes frères ?
— Nous battre ! Nous battre ! scandaient les marcheurs en réponse.

Ils allaient être servis, de ce côté-là. Le cortège s'approchait en effet du ministère de l'Intérieur. Il s'arrêta là où les policiers bloquaient la progression. Les premiers projectiles fusèrent sur les boucliers anti-émeutes : d'abord des pierres, puis des bouteilles. C'est lorsqu'un cocktail molotov fut lancé que les forces de l'ordre répliquèrent.

Des fumigènes furent projetés. Les policiers chargèrent. Le chaos fut immédiat. Des coups, des cris, des explosions, des mouvements de foule incontrôlés, la confusion totale sous un brouillard lacrymogène. Pile ce qu'Hakim attendait. L'environnement dans lequel lui, l'ancien membre des forces spéciales, évoluait à son aise.

Le groupe de Ramy n'échappait pas au désordre ambiant. Son entourage avait déjà diminué de moitié. Ceux qui restaient tentaient d'escorter leur leader vers des cieux plus cléments. Il lui fallait procéder rapidement, mais sans se précipiter. Attendre le moment idéal. Celui où un minimum d'actions aurait le maximum d'impact. Les premiers jets des canons à eau constituèrent l'opportunité parfaite. Ajoutés à la pagaille semée par les gaz, ils finirent de disperser l'escorte. L'émeute tournait à l'anarchie. La cible était isolée, complètement perdue. Maintenant. Hakim s'approcha. Il lui fractura le nez de la paume de la main. Le sang gicla. En deux mouvements agiles du poignet, il se menotta à lui. Alors qu'ils s'éloignaient, l'un des insurgés tenta de s'interposer. D'un coup vif du coude, Hakim lui écrasa la trachée. Ils continuèrent.

Le journaliste, hébété, avait suivi docilement. Il n'avait commencé à reprendre ses esprits qu'à une cinquantaine de mètres du cordon de sécurité. Il appela à l'aide en hurlant. Une clé de poignet le fit taire. Hakim lui parla à l'oreille.
— Écoute moi très attentivement. C'est l'heure du choix. Résiste et tu meurs, coopère et tu vis. Un conseil, pense à ta famille. À ta petite Chadia.
Ce dernier coup fit mouche. Ramy pâlit, un voile de haine brute emplit ses yeux.
— Bien. Je vois que tu piges, en route.

Personne n'aime en arriver à ce type de menace. Mais c'était la routine. Ajouté à la coupure des comptes Internet, aux lettres de menaces anonymes et aux intimidations par téléphone en amont, c'était le cocktail gagnant. Tout le monde craque. Personne n'est Keyser Söze.

À vingt mètres du point d'extraction, les heurts se durcissaient. La violence atteignait son paroxysme. Les vagues séditieuses se heurtaient aux boucliers de la loi et, opérant leur ressac, emportaient des cohortes enragées en plein cœur de la tempête. C'est là qu'il avait vu la femme. Ignorée, oubliée, piétinée. Écrasée par les siens.

C'est l'une des raisons pour lesquelles il n'éprouvait quasiment jamais de remords. Cet égoïsme viscéral, inhérent à l'être humain, même au sein d'un groupe de même appartenance, poursuivant le même but, le révulsait. Elle avait soutenu leur mouvement, s'était battue pour leurs convictions, mais elle avait trébuché, et nul ne l'avait relevée. Marche ou crève, la vieille. C'est dans ces lettres de sang qu'était écrite l'histoire de l'humanité. Alors, comment ne pas afficher un rictus en entendant les sempiternels refrains de solidarité, on ne laisse personne derrière, mes frères, personne sur le bord du chemin. Tas d'hypocrites. Tous pareils. Vous me faites vomir.

Le tandem antagonique avait fendu la foule jusqu'à elle. Arrivé à sa hauteur, elle leva le bras. Hakim saisit la main frêle. Il comprit alors qu'il ne pourrait pas s'occuper des deux. Elle était trop faible, il ne suffirait pas de la relever. Il fallait la porter. Derrière, les hommes de mains de Ramy étaient à leurs trousses. Il devait faire un choix : sa mission, ou son âme.

Il ne pesait pas bien lourd, ce petit bout de femme. Il avait senti plusieurs fractures en la soulevant, mais elle ne se plaignit pas. Elle observait son visage, une compassion infinie dans le regard. Hakim hurlait pour qu'on leur dégage le passage. Personne ne l'entendait.
Il emprunta une venelle à l'écart du tumulte, et déposa délicatement le corps meurtri sur les marches d'un porche. Agenouillé à ses côtés, il l'entendait haleter. Il dit :
— Vous allez mourir.
Elle sourit et répondit en murmurant :
— C'est notre lot commun. Monsieur, s'il vous plaît, laissez-les faire. Ce sont mes enfants. Tous. Une mère pardonne tout à ses enfants. Ils font des bêtises. Ils se battent. Mais c'est pour exister.
— Elle ne sert à rien, leur révolution. Il y aura toujours des gens comme leur président pour abuser du pouvoir et se goinfrer sur le dos des autres, et toujours des gens comme moi pour exécuter leurs basses besognes.
— Et que devraient-ils faire ? Attendre passivement la mort ? Un grand poète français l'écrivit un jour : ceux qui vivent, monsieur, ce sont ceux qui luttent. Oui, ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains, car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.*

Elle s'éteignit.

Des rues adjacentes lui parvenaient les échos des affrontements qui se poursuivaient, et qui, il le savait, ne cesseraient jamais. L'éternel recommencement. Pour lui, le combat s'arrêtait là.
Il se releva, et disparut dans la foule.

__

* Victor Hugo

PRIX

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Mikael Poutiers · il y a
Un texte d'une superbe réalité dans lequel on retrouve toute l'ambivalence des êtres humains. Bravo.
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Zago · il y a
Bonjour Mikael, et merci d'être passé par ici !
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M. Iraje · il y a
Un passage tardif, mais enthousiaste ! Un podium "recommandé" qui ne doit rien au hasard. Bravo.
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Patrick Gibon · il y a
une évocation d'une révolution pour l'instant transmutée en son contraire par un être ambivalent, remarquablement écrit et polysémique!
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Zago · il y a
Il est clair que la situation des égyptiens ne s'est pas beaucoup améliorée depuis 2011. On n'en parle plus, et nul ne s'en étonne. Merci pour votre lecture, Patrick, et à bientôt dans nos univers respectifs !
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Randolph · il y a
Félicitations, Zago, pour ce texte que je découvre...tardivement ! Au plaisir de lectures croisées j'espère !
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Zago · il y a
Merci Randolph ! Je passerai bien sûr vous lire sous peu. À bientôt !
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JACB · il y a
Bravo pour ce texte que je découvre Zago!
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Zago · il y a
Merci, JACB, et félicitations pour le prix du public !
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette belle recommandation du jury, Zago !
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Zago · il y a
Bonjour Keith ! Je suis très content, ce texte m'ayant demandé un travail important de relecture / réécriture. Merci encore pour votre soutien, et au plaisir de vous lire !
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Fred Panassac · il y a
Très beau texte où un dernier sursaut d’humanité l’emporte sur la tâche ingrate d’un rouage du pouvoir en place. Pas de manichéisme dans cette histoire très bien menée, belle découverte en finale, toutes mes voix . Si vous souhaitez soutenir un texte sur ma page je vous propose un poème dans la Matinale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/comme-l-eau-et-le-feu

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Zago · il y a
Bonjour Fred, merci pour votre lecture ! J'avais découvert votre TTC de la matinale, qui m'avait déjà plu, de mémoire. Je ne manquerai donc de passer vous lire ces prochains jours ! À bientôt, donc !
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Fred Panassac · il y a
Merci à vous Zago et félicitations poir votre beau macaron de recommandation par le Jury de ce Prix de la DUDH, fort mérité !
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes voix en revanche que vous fassiez de même pour moi sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant merci
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Zago · il y a
Merci Keita !
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Ginette Vijaya · il y a
Je vous souhaite une bonne finale pour ce texte très fort.
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Zago · il y a
Bonjour Ginette, je vous remercie !
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Jenny Guillaume · il y a
Mon soutien renouvelé Zago ^^
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Zago · il y a
Bonjour Jenny ! Merci à nouveau, et à très vite sur nos pages respectives !
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