Je serai brève, promis ! Tu es le-a bienvenu-e ici même si, je te l'avoue, tu ne trouveras pas grand-chose de gai dans mon bric-à-brac... N'hésite pas à laisser un commentaire derrière toi  [+]

Des groupes d'amis sont installés en cercle dans l'herbe. Des enfants courent et jouent sous le regard attentif de leurs parents. Des joggeurs parcourent les allées dans leurs survêtements moulants. Une petite fille apprend à faire du vélo.

J'erre. Mes pieds me portent sans demander la permission. Je n'ai plus mon mot à dire, semblerait-il. C'est ma trahison qui les poussent à la mutinerie.
Laissez-moi rentrer.
Laissez-moi me terrer sous mes couvertures.
Laissez-moi étouffer à force de respirer mon air vicié.

Lestée du poids de ce qui n'est plus qu'un trou béant, j'avance vers leur destination.
S'il-vous plaît...
Ils ne veulent rien entendre. Je trébuche et me rattrape de justesse. Très bien, c'est compris. Je ne protesterais plus.

Ils m'entraînent près du lac dont les canards ont fait leur royaume. Assise dans l'herbe verte et grasse, je fais taire leurs reproches en rivant mes yeux sur le miroir de l'eau.

Bien malgré moi, ma main se lève et se porte à ma poitrine, effleurant du bout des doigts cette partie de mon corps qui me révulse.
Doucement, presque tendrement, elle caresse les contours de la plaie. Je ferme les yeux. Je ne veux pas voir.

Ma main quitte ma peau. Mes paupières se soulèvent. Un frisson me secoue à la vue de ce sang noir et visqueux qui souille mes doigts.

Je sais que c'était une erreur. Je le regrette mais il est trop tard. Le petit homme est parti, emportant avec lui mon cœur battant. Il n'a laissé, à sa place, qu'une ouverture ronde comme un gouffre d'où suinte ma chair pourrissante.
Depuis cette nuit, mon corps me hait.

Il m'avait dit que je faisais une bonne affaire, que personne n'en donnerai aussi cher.
Mon cœur n'était pas en bon état.
Lacéré aux ciseaux, gravé à l'encre de son leitmotiv, incrusté de milles perles de larmes, amputé par endroits comme dévoré par une mâchoire immense, fissuré tel un verre de cristal, il était proche de la rupture.
En échange, celui que mon cerveau a baptisé, avec mépris, « le Gnome », m'a offert une graine d'améthyste.

Je l'ai toujours dans ma poche. Je ne peux pas l'en sortir, mon bras la jetterait au diable. Je ne veux pas la perdre.

Si j'ai fait cela, c'est à cause de toi. Toi, toujours toi. Tu me rongeais, tu me brûlais, tu m'asphyxiais. J'en avais assez de souffrir pour toi. De pleurer pour toi. De me morfondre pour toi. Je pouvais passer des heures à ruminer ma colère, à te condamner à l'enfer de cent un mots d'irritation... Pour que tu viennes, toujours, tout gâcher. Mes efforts, ma détermination... Envolés. Tu me les arrachais d'un sourire, les réduisais en poussière d'un regard.

C'est moi que je ne supportais plus, à travers toi.
Alors, quand le Gnome s'est présenté, j'y ai vu mon salut. Après une nouvelle soirée parfaite près de toi. Après une soirée où tu m'as rendu heureuse, où tu m'as fait oublier qui je suis, ce que je suis.
Je ne suis pas celle qu'il te faut.
Tu ne comprends pas ? Tu es tout ce que j'ai de bien, de bon. Tu es mon phare dans les ténèbres.
Mais je ne peux pas me retenir de tout réduire à néant, de piétiner ce qui est beau pour n'en rien laisser. Tu aurais espéré pouvoir améliorer les choses mais le monde est noir dans mes yeux.
Tu étais si loin... J'avais l'impression de te perdre. Que j'allais te perdre. Que j'aurais pu te perdre. Je ne l'aurais pas supporté.

Je lui ai abandonné mon cœur qui t'appartenait tout entier, contre cette graine aux contrastes changeants.
Personne ne peut voir mon gouffre. Tout le monde peut le sentir.
Il y a quelque chose qui ne va pas chez elle...
Alors ils me scrutent. Ils cherchent. Ils ne trouveront pas. Personne ne peut voir la substance qui coule le long de mon ventre, le long de mes cuisses qui forme une traînée noirâtre accrochée à mes talons.

Le soleil décline à l'horizon. Il n'y a plus rien pour moi dans ce monde où je ne ressens plus rien pour toi. Je n'ai même plus la force de renoncer. Mes membres s'engourdissent. Ils ont compris. La lutte est finie.

Dans un regain d'espoir, mon bras se tend, mes doigts se referment et me la présente. La graine.
Et si elle pouvait tout annuler ? souffle mon esprit...
Jette-la !
Non, murmure lui ton souhait !
C'est une graine : plante-la.
Un nouveau cœur en poussera. Tu pourras le remettre en place. Un neuf, tout neuf. Un qui n'a jamais souffert, jamais saigné.

À genoux, je creuse la terre de mes mains fiévreuses, un petit puis où je l'enterre. J'attends.
Le soleil se meurt. Rien ne se passe. Impatientes, mes mains rouvrent le sol, où un nouveau cœur doit reposer, attendant d'être trouvé, prêt à réparer mon corps à l'agonie.

Dans la tombe que je lui ai creusé, la graine n'est plus.

Les derniers rayons du soleil abandonnent le monde aux griffes glacées de la nuit. La lutte est finie.

Le visage tourné vers le ciel, je sens mon corps se rigidifier. J'observe mes jambes se couvrir de veinures marbrées.

J'ai troqué la chair contre la pierre. Je t'ai perdu en voulant te préserver. Aux bras de la nuit je rend mon humanité.

Te souviendras-tu de

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