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Re-Exister

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Essbé

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Il est rentré presque brutalement, par là où j’ai perdu 8 enfants, par là où j’ai perdu une tellement grande partie de ma vie, que je croyais n’être plus rien. Je croyais même ne plus être.

Je suis hyper active, passionnée de la vie et gourmande d’émotions. Mais ce dernier deuil m’a anéantie. Je suis assise sur ma chaise, devant le plateau du petit-déj et la nuit va bientôt tomber. Je n’ai ni la force ni l’envie de bouger. J’attends que ça passe. Mais même au bout de plusieurs jours ainsi, je ne sais toujours pas ce qu’est ce «ça» ! Ni ce qui arrive après. Et je m’en fous. Je recommence demain. Je crois que j’ai dormi et je recommence. J’attends aussi le coup de fil du psychiatre, pour un rdv, espérant enfin recevoir l’aide de la chimie. Je ne réponds plus aux amis, je ne supporte pas leur ton de pitié. Je ne veux pas les voir, je ne supporte pas leur regard de pitié. Je ne supporte pas non plus leur ton enjoué derrière lequel ils cachent leur pitié. Je ne supporte plus qu’ils soient heureux, qu’ils aient des enfants voire des petits-enfants, qu’ils partent en vacances ou fassent la fête. Ils doivent parler de moi entre eux. Je suis une femme forte, je suis au-dessus de leur pitié. Je veux des médocs, et même à l’excès, pour que tout s’arrête. Je suis une femme tellement forte, qui pourra penser que je veux juste en finir ? L’appel ne vient pas, j’attends sur ma chaise. Cessez votre pitié, vous m’insupportez. Cessez votre pitié, je suis juste détruite.

Je suis tombée de ma chaise. Toujours pas d’appel et tellement besoin de chimie pour cramer ces putains synapses. Pas de psy ? Alors ce sera du sexe ! Je n’arrive pas à mourir alors tant pis, je vais jouir.

Je me force. Chaque soir. À la main ou avec un jouet. Je n’attends plus «ça», j’attends ma dose de C43H66N12O12S2, mon ocytocine. Mais la dose est vite insuffisante. Il m’en faut plus. Et plus de prolactine ! Il me faut un mec, ou deux et non un jouet en plastique.

Facile de faire ses achats sur internet ? Encore plus facile de trouver un mec pour un usage récréatif. Et pourtant je trie. Je les aime blacks, grands, jeunes et beaux. J’en trouve un. Puis un second. La dose augmente et commence à faire de l’effet. Attentive à ne pas risquer l’overdose dégradante, je garde mon rythme. Je passe de la chaise au canapé. La douleur devient insupportable mais je crois que je respire. Puis un troisième, puis un quatrième. Les larmes coulent à nouveau. Il y a les discussions. J’ai eu de la chance. Ils sont beaux ET intelligents. Ils n’ont pas pitié. Ils ne peuvent pas avoir pitié de moi puisqu’ils ne savent pas. J’arrive à accrocher un sourire de façade. Une fois seule, les larmes. Mais je garde ce sourire sous le coude. Je chéris leur ignorance de mes blessures. Je ne montre que mon éclat et je ne leur fais entendre que mes rires légers. On parle de ma belle Afrique, que moi, blanche, je connais parfois mieux qu’eux. Je sens la chaleur du soleil de Yoff sur ma peau qu’ils caressent.

Certains, peu, n’atteignent pas mon lit. Je trie méthodiquement et donc efficacement. Il y a IL...IL est tellement attachant que mon cœur donne un coup. Je le désire mais je ne veux pas de IL dans mon lit. Je sais qu’IL me rend trop fragile. Je ne veux pas retomber de ma chaise alors que j’arrive presque à marcher. Je négocie avec mes neurones. Je veux diminuer les doses mais je veux offrir un vrai sourire à IL. Mais IL veut être mon ami. Et mon désir contrarié m’a faite tomber et la chaise avec. Je suis au sol et accro, une autre dose, vite. Et une autre...puis une autre...dose sexy et sportive, dose à la peau douce et au sourire ravageur, dose plus mure mais si renversante...et LUI...LUI, c’est pire que IL. LUI, c’est mon rêve d’avant ma mort. LUI est sublimement beau, il n’est pas intelligent, il est brillant. LUI est cultivé et drôle, il est touchant...et touché. Je ne veux même plus de ma dose sur le coup, puisque LUI pourrait être mon ultime méthadone. Nous parlons, beaucoup, longtemps. Nous nous écrivons quelques mots...et LUI devient ma raison. Ma raison de respirer, ma raison de lever mon cul de cette chaise. Mais pour tenir debout, je dois reprendre une dose. Une dose réunionnaise de deux mètres. Je suis debout. Une dose douce et presque timide. Je fais quelques pas. Et je tombe sur le scénario du philosophe.

PHILO veut me soumettre, PHILO me veut chez lui, en femme ultra séductrice. PHILO, c’est triple dose d’un coup, même s’il n’est pas black et pas si jeune. Presque un cliché, mes talons aiguille et mes bas résille ! Et c’est les yeux bandés que je m’offre à PHILO. Je suis celle qu’il a exigé que je sois. Il m’effeuille doucement, comme quand on prend le temps d’ouvrir un présent sans arracher le papier cadeau. Il savoure. Il goûte. Mon cœur bat un coup. Il découvre. Mon cœur bat deux coups. Il m’allonge sur son lit et m’attache. Mon cœur bat quasi normalement. Mes seins, mes fesses...il dit les aimer, mon cœur pulse du sang dans mes poumons. Il embrasse mon ventre, qui brusquement n’est plus seulement une tombe. Ses mots sont comme les décharges électriques d’un défibrillateur. Chaque compliment fait renaitre un organe. «Oh mon dieu, tes fesses», mon foie frémit. «Hmm, ta bouche...embrasse-moi encore», ma rate redémarre. J’en veux plus. Je me débats pour sortir de mes sables mouvants. Il est lourd sur moi ? Mes bras bougent, même entravés. Sa langue me parcourt, j’inspire et j’expire. Il dévoile mon sexe, je sens m’envahir cette force, cette force qui me manquait pour extirper de mes flancs, la tombe de mes enfants. Je sais que je vais pouvoir le faire. Aide moi, s’il te plait, aide moi ! Prends moi ! Il attrape un préservatif. Je suis prête. PHILO aussi.

Il est rentré presque brutalement, par là où j’ai perdu 8 enfants, par là où j’ai perdu une tellement grande partie de ma vie, que je croyais n’être plus rien. Je croyais ne plus être. Mais mon corps revient à lui.

PHILO rentre en moi et je renais. Cette tombe, je ne la veux plus, plus en moi en tout cas ! Chacun des gémissements qu’il me donne, fait reculer la tombe de quelques millimètres, puis de quelques centimètres. Je peux le faire. Il devient brutal et ma force décuple ! Il nourrit mon double désir. Le désir de femme qui veut jouir et le désir de cette mère impotente qui veut faire son deuil, grandissent côte à côte, se nourrissent l’un l’autre puis se mêlent. Un instant, j’ai eu peur qu’il s’en aperçoive mais il est tellement occupé à explorer mes fesses que je ne me dévoilerai pas ! J’ai joui et réussi à bouger ma tombe vers la sortie. Il me faut recommencer. Heureusement, PHILO est un amant merveilleux et insatiable. Et chaque fois que sa queue pousse en moi, je pousse ma tombe, en laissant un peu de place à un nouveau regard bienveillant à mon égard. Mon âme a été détruite mais mon corps aussi a été malmené. Lui aussi, je l’avais oublié après l’avoir détesté de ne pas être foutu de me donner ce que je désirais tant...8 fois...J’ai arrêté de m’en occuper quand j’ai arrêté de le gaver d’hormones. Heureux que je le redécouvre, il m’aide à reprendre mon ventre. PHILO me bouscule, me retourne, je suis de plus en plus forte contre cette tombe. Elle s’effrite, elle vacille. Un nouvel orgasme me fait trembler de la tête aux pieds. Elle va céder. Le va-et-vient continue. La victoire est toute proche. Un autre orgasme. Je gagne. Elle est détruite. Je suis débarrassée de son poids.

C’est neuve que je vais prendre une douche. C’est neuve et quasi vierge que je vais recommencer mon corps à corps jubilatoire avec PHILO. Je suis redevenue actrice de mon plaisir, pas parce que je n’ai plus les menottes mais parce que je me suis réapproprié mon corps. Je suis rentrée chez moi, j’ai recommencé à bosser, j’ai rappelé des amies, j’ai écrit ces mots. J’ai longuement parlé avec LUI. Notre histoire va commencer car enfin, je suis en vie. Je n’ai plus besoin d’une dose d’ocytocine, j’en ai juste envie, envie de LUI.

PRIX

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Adjibaba · il y a
Un texte qui ne peut laisser indifférent.
Félicitation pour cette belle production bien construite.
Je vous accorde mes voix pour la richesse du fond. On y tire beaucoup d'enseignements.
Si vous avez un instant, passez donc soutenir également mon oeuvre, si toutefois elle vous plait: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Ellyne · il y a
Wow très puissant, mon vote !
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Essbé · il y a
Je vous avais bien que vos mots raisonnaient et résonnaient en moi...
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Dimaria Gbénou · il y a
Que dire à part Bravo...Je donne toutes mes voix. 3+. Pourrais-je vous proposer de voir mes deux oeuvres en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Félicitation à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

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Mohamed Mwayembe · il y a
Yes
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Anne-Sophie Mauffré · il y a
franc et vrai, entier, comme toi.
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Diamantina Richard · il y a
Quel texte ! c'est rare de lire sur ce sujet et vos mots bien choisis ne laissent pas indifférent, un grand bravo. !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
A travers ce texte je lis le droit à la sexualité pour les personnes malades, handicapés,agées...( quelle horreur ma pauvre dame, faudrait pas en plus qu'"ils" nous fassent des marmots-mais le sexe pouaaahh c'est pas pour"eux") . Je vous félicite d'avoir eu le courage d'écrire ça. C'est puissant. C'est fort. C'est à coté de chez nous.Ca interpelle. +5
Et merci d'être venue me lire.

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Ginette Vijaya · il y a
Une métaphore rude et réaliste .
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Xinna · il y a
Texte très fort et émouvant, justesse dans les mots qui donnent la chair de poule... bravo
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