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Rade de Pointe-à-Pitre, Pâques 1945 *

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Cannelle

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30

Il est quatorze heures, tu es enfin à quai.
Quatre-vingt jours te séparent de ton départ. Quatre-vingt jours où le convoi de bateaux partis du sud de la France entourés de chiens de guerre fait route vers l'Amérique. La guerre est terminée mais l'océan est encore sillonné de sous-marins ennemis en plongée, coupés du monde ils ne savent pas que la guerre est perdue. Les escorteurs veillent.
La traversée a été longue : après l'Afrique du Nord, de très longs jours avant d'atteindre New York. Tu ne pourras pas descendre, pas de visa, il faudra te contenter de grands signes adressés au cousin là-bas sur le quai. Puis de nouveau cap au sud et la mer Caraïbe.
Tu franchis le Tropique en dormant sur le pont au pied de la cheminée, sous une chaloupe délaissant la promiscuité et la chaleur des cabines des ponts inférieurs.

Tu es enfin à quai. L'île que tu guettais depuis le début de la matinée avait commencé par faire le gros dos sur la ligne d'horizon. Le soleil montait et la chaleur aussi. Puis les formes se sont précisées, elles lévitaient presque. Tu reconnais le profil du volcan. Il te semblait que le bateau ralentissait. Tu piaffais.
Tu es enfin à quai. A bâbord l'île montagneuse qu'interminablement vous avez longée, la ville devant toi. Et à tribord la Grande Terre plus lointaine mais rattrapée dans l'échancrure de la rade, après la ligne blanche des plages et le phare de l'Ilet du Gosier. Tu as reconnu le Bas-du-Fort, la plage ou plutôt « le bain » entre ses deux avancées de rochers calcaires où tu as appris à nager.

Il est quatorze heures heure locale, le soleil est blanc, la chaleur est à son comble et tu commences à distinguer sur les quais la foule qui s'est déplacée pour voir le premier bateau revenu de métropole depuis la fin de la guerre.
Huit ans que tu es parti, tu n'étais qu'un gamin espiègle. Trop espiègle ! Insolent avait décrété ton père et on t'avait derechef envoyé en pension en France expier l'opprobre, déguisé dans un costume d'homme de ton père remis à ta taille. Te voilà revenu jeune homme, tous ne te reconnaîtront pas et encore moins cette petite sœur née pendant ton absence et qui chaque soir priait pour ce frère aîné mythique retenu au loin par la guerre et qui pouvait mourir à tout moment.
Les quais sont bondés. Les têtes se tendent. Les passagers sont tous sortis sur les ponts, agglutinés aux rambardes. Tu ne te doutes pas que tu es méconnaissable. La suie de la cheminée t'a fait une bouille charbonneuse. Le premier soin de ta mère sera de te faire prendre un bain avant même que tu puisses raconter l'odyssée de ce voyage en convoi.
Las de n'avoir aucune nouvelle de l'équipage sur la route prise par les bateaux, tu avais volé une carte. Tu avais réussi à interpréter les signaux en morse que s'adressaient les bâtiments militaires entre eux. Ainsi avec quelques camarades vous faisiez chaque soir le point en piquant un signet sur la carte, pour la grande joie des autres passagers.

Il est quatorze heures, sur le quai , des mouchoirs s'agitent. Tu les retrouveras tous, ils sont là pour toi. Tu les cherches des yeux. Pourtant certains tu ne les reconnaîtras pas. Pas tout de suite, les visages se sont un peu estompés, mais les voix, elles, n'ont pas changé. Tant que le courrier passait, tu étais tenu informé des grands évènements de l'île et de la famille. Puis ce fut le blocus dans la deuxième partie de la guerre et l'arrêt des navettes transatlantiques. L'île naviguait désormais seule dans sa petite mer des Caraïbes, affrontant « sa guerre » et ses privations, si loin de ce qui se passait sur les fronts européens.

Quatorze heures, la foule en liesse bourdonne, des hourras retentissent. Quelqu'un entonne la Marseillaise. Les sirènes des bateaux cornent fièrement dans l'air immobile.



(*)Histoire véridique

30

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Guy Bellinger · il y a
Récit inusité qui respire l'authenticité. Le récit à la deuxième personne du singulier lui donne un ton singulier : la grande histoire passe par le tamis d'une subjectivité particulière.
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Cannelle · il y a
Merci Guy. En effet une histoire vécue même si elle passe par le prisme de la poésie
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Keith Simmonds · il y a
Un récit écrit avec beaucoup de sensibilité et très émouvant !
Une invitation à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en
compétition pour le Prix Tankas Printemps 2018. Merci d’avance
et bonne soirée !

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Farida Johnson · il y a
Une belle petite histoire dans la grande, émouvante et juste.
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Cannelle · il y a
mille mercis Doum
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Elena Hristova · il y a
le titre accrocheur, le voyage émouvant, la chute retentissante!
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Cannelle · il y a
Grand merci Elena
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De l'Air ! · il y a
Une belle histoire de famille, très bien contée, sur fond de joie populaire et le tout en cinémascope noir et blanc... Une réussite !
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Paul Thery · il y a
Un bien beau style pour une bien belle histoire
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Cannelle · il y a
Un grand merci Paul
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Isabelle Lambin · il y a
Une page de l'histoire joliment mise en lumière
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Cannelle · il y a
Merci Isabelle. Je viens de relire "Nadia" de Bertrand. Félicitations pour le scénar
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Cannelle :o)
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Fred Panassac · il y a
Merci Cannelle, de nous faire connaître cet épisode émouvant de la fin de la guerre mondiale, et merci à Short Edition de remettre ton texte au programme du jour des notifications !
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Cannelle · il y a
Merci Fred d'être passée me lire. L'histoire est vraie même si je l'ai un peu romancée
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Fred Panassac · il y a
L’émotion de l’authenticité et le talent de l’adaptation !
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Didier Poussin · il y a
Retour du héros
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Cannelle · il y a
Merci Didier
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Francine Lambert · il y a
Un récit dans lequel on ressent bien les émotions du personnage et ses impressions au fur et à mesure que le bateau approche du port et le paysage reprend des allures familières. Un beau moment de lecture, à bientôt Cannelle !
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Cannelle · il y a
Merci Francine. C'est comme si tu avais vu le film
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Francine Lambert · il y a
Ah non, il s'agit de quel film ?
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Cannelle · il y a
Ha ha le film de l'histoire que je raconte
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Francine Lambert · il y a
transmission de pensée alors . . . :-))
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