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R.E.R. Brumeux

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Coeur de Renard

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C'est bien la première fois que tu glisses un de tes pieds dans un wagon. La première fois que tu forces le passage pour y rentrer aussi. Il t'a manqué beaucoup de courage pour t'y résoudre à temps et te voilà désormais en retard de trois heures, si ce n'est plus. Le bruit du RER qui s'ébranle lourdement, les grognements des passagers qui se retiennent tant bien que mal - oscillant dangereusement sur leurs pieds - l'odeur un peu âcre de certains parfums et les longs cheveux noirs et piquants de la dame devant toi, à quelques centimètres de ton visage, te sont aussi étrangers qu'inconfortables. Tu secoue doucement la tête, essayes en vain de te défaire de l'étreinte forcée de la foule. Nerveux, tu balaies du regard le peu d'espace que tu possèdes, cherche à consulter le plan du trajet au sommet des portes. Pas de chance, les indicateurs lumineux ne fonctionnent plus et n'étant point un habitué du trajet, tu n'as aucun moyen de te situer par rapport à cette carte. Tu ne sais même plus de quelle station tu proviens! As-tu pris le bon RER? Et où te rends-tu déjà? Les noms de ces stations te font froncer les sourcils de perplexité. Non, vraiment aucune ne te semble familière. Le RER s'immobilise, un coude - une épaule? - t'écarte brusquement du passage de son propriétaire. Tu écrases quelque chose, un pied sans doute. Un petit cri confirme ton hypothèse, tu marmonnes une excuse et te cramponne comme tu le peux. Un courant d'air froid s'engouffre dans l'habitacle. Quelques personnes en descendent et une quinzaine s' affairent à y pénétrer malgré les protestations. Te voilà encore plus à l'étroit que quelques minutes plutôt tandis qu'un signal sonore annonce la fermeture des portes, portes qu'un agent RATP saisit fermement afin d'en forcer la dite fermeture. Le train s'ébranle de plus belle. Le quai disparaît rapidement de ton champ de vision mais tu parviens de justesse à saisir un mot sur l'un des grands panneaux bleus qui surplombent les quais, ceux avec le nom de la station: "Orly". Tu lèves les yeux, ne localise pas une station "Orly" mais une station "Orly-Ville" sur le plan. Reste à savoir si tu es bien dans le bon sens, voir dans le bon RER. Dans ta poche, ton téléphone décide soudainement de sortir de sa veille prolongée. Tu soupires. À quoi t'attendais-tu? Trois heures de retard et pas un message pour prévenir de cet imprévu. L'appareil beugle contre ton flanc et ton entourage de fortune te jette des regards mi-agacés, mi-consternés. Tu hésites à prendre l'appel, de peur de devoir lâcher la barre métallique qui t'empêche de perdre l'équilibre. Quand tu te décides enfin, après une remarque peu aimable d'une dame excédée à la forte odeur de menthe, le téléphone s'est déjà tu et le RER s'immobilise. Tu te penches pour apercevoir le nom du quai, portable en main et te figes d'étonnement. Dehors, pas de quai mais un brouillard si épais que tu n'y vois goutte. Impossible de savoir dans quel environnement le train s'est arrêté. Autours de toi, les autres passagers poussent des exclamations stupéfaites et les rares enfants cessent leurs disputes pour venir coller leur nez contre les vitres. Pas un inconnu ne pense à grogner à leur passage, échangeant des regards contrits avec leurs voisins, quoique un peu désabusés. Ton portable bipe dans ta paume. Sans vraiment lire le message, tu réponds un bref: "Ai passé Orly-Ville. Pas prêt d'arriver, tout blanc dehors." Avant de le fourrer dans ton sac, un sourire aux lèvres. Tu ne peux que trouver ça beau. Ton angoisse en sourdine, tu souhaites presque que ce moment dure encore un peu. Jamais tu n'as vu un brouillard si dense, jamais tu n'as ouïe un si grand silence malgré une si grande foule dans un si petit espace. Tous ces inconnus dont tu n'as en commun qu'un morceau d'itinéraire, un infime moment de vie volé par la brume, perdent, chacun à son échelle, un peu de leur apparente insensibilité. Les masques tombent, même brièvement, et laissent poindre cette joie enfantine, cet émerveillement insouciant propre à chaque être humain se donnant la peine de ressentir. Le silence est brisé par l'estomac gargouillant de ta voisine et par ton téléphone, une fois n'est pas coutume. Sans te départir de ton sourire, tu décroches. À l'autre bout du fil, ton compagnon hilare te signale gentiment que vous aviez rendez-vous chez toi et non là où tes étourdissements eurent tôt fait de te mener. Tu laisses échapper un petit rire. "Je suis dans les nuages!" T'exclames-tu. C'est alors que le conducteur jusque là silencieux, tel un écho à ta remarque, annonce aux passagers de son RER que celui-ci resterait "dans les nuages" le temps que la brume se dissipe et que le train puisse rallier le prochain arrêt. Sans vraiment savoir pourquoi, tu éclates d'un rire franc, vite rejoint par ceux des enfants et de nombreux passagers. À ton portable, ton compagnon semble lui aussi touché par le fou-rire.

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RAC · il y a
Quel joli instant de vie ! Si tous les voyages dans les transports parisiens pouvaient être aussi doux & risibles !
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Partner · il y a
C'est sûr qu'avec vous on est toujours en train de voyager entre deux eaux. C'est un peu quai des brumes et voyage au bout de la nuit.
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte servi par une belle plume. Mes voix. A l'occasion mon 7h24 vous invite, si ce n'est déjà fait.
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Coeur de Renard · il y a
Merci beaucoup!
Je fonce y jeter un oeil ;)

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Arlo · il y a
Très bon texte au rythme du rail. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et*j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Coeur de Renard · il y a
Merci beaucoup! Je passe avec plaisir!
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Abi Allano · il y a
Toutes mes voix pour ton texte bien sur les rails. Bravo Bichette, c'est réussi!
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Coeur de Renard · il y a
Merci beaucoup!
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