Qui a éteint la lumière ?

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Point zéro Au départ, il y a soi. En soi, vers l’intérieur Il y a l’infiniment petit Et de soi vers l’extérieur L’infiniment grand. Ainsi, chacun est son propre Point zéro  [+]

Image de Été 2020

Il règne un noir absolu. Plus noir que si j’avais les yeux fermés, quand se logent encore sous les paupières quelques réminiscences d’étincelles de lumière. Un noir comme il n’y en a pas. Rien à voir avec le noir d’un écran de télé sans réception. Pas le moindre luminophore, le moindre son qui proviendrait de mon oreille interne comme lorsque je m’endors et que, la nuit, je rêve qu’il neige. Seule reste ma pensée pour m’éclairer. Je ne sais pas ce qui vient de m’arriver : la sensation d’un coup frappé si fort sur mon front, un court-circuit, une coupure inopinée de l’électricité ? « Hé ! Qui a éteint la lumière ? Répondez ! » Ce noir est hostile, le noir du firmament sans étoiles ni planètes. Il est froid et se mesure en kelvin, proche de zéro, aux limites de toute vie. Je me sens encapsulé, à la dérive au-delà de la terre, au milieu de l’univers, aux confins du big-bang où toute lumière est absorbée par un gigantesque trou noir. De mon habitacle, je n’arrive plus à reprendre contact avec ground-control : « Joël à la base de contrôle, je répète, Joël à la base de contrôle… répondez ! »… Silence radio. À m’entendre ainsi prononcer mon prénom, il me vient en mémoire un souvenir enfoui : « Joël ! Joël ! »… La voix douce d’un être aimé qui m’appelle. « Joël ! »… Je suis dans la lune et ne réponds pas. « Joël ! » La voix insiste, change de ton pour que j’y prête attention. « Joël ! »… Cette fois, je me retourne et vois ma mère. Je sais que c’est elle, jeune, aussi jeune que j’ai pu la connaître. Je souris, cela me rend heureux. Il y a du bruit, un brouhaha de paroles, de pleurs, de hurlements ; les parents viennent chercher leurs enfants, c’est la fin de la garderie. Je m’élance vers elle. Il fait froid, mais ensoleillé. Je cours au milieu du froissement des feuilles sous mes pas. J’en ai jusqu’aux cuisses et ça me plaît tant que je me mets à rire. Plus elles craquent, se frottent, crépitent plus je ris aux éclats. Je fais des détours pour être sûr de galoper dans l’épaisseur sonore des feuilles mortes… Puis tout s’évanouit une fois de plus dans l’obscurité. Je ne m’en rappelais plus, comme si je ne l’avais jamais vécu. S’agit-il d’un faux souvenir niché au fond de ma boite crânienne ? Je pense, je me souviens, c’est donc que je suis ? Ou alors je rêve. Ou plutôt, je crois que je suis, je crois que je rêve. Car à part ce souvenir, je ne me rappelle de rien. La mémoire, c’est comme les rêves, à partir de ce qu’il nous reste au réveil on tente de les reconstruire, on les dénature, on les falsifie. Et cela à chaque fois qu’on fait appel à eux. Rêves comme souvenirs prennent une réalité toute faussée à cause des trous qu’il nous faut combler. Mais il y a ceux dont on ne se souvient pas. Ceux-là sont des fantômes. Ils hantent les couloirs, passent la fenêtre ovale, circonvolent dans le vestibule, déambulent le labyrinthe, s’insinuent dans l’hippocampe sans jamais s’enregistrer dans la boite noire. Ils peuvent faire irruption à tout moment, intacts. Ils sont instantanés comme une soupe déshydratée : il suffit d’un peu d’eau, d’une odeur, pour qu’ils surgissent entiers… Tout à coup, dans les ténèbres, j’aperçois quelque chose qui se déplace, un minuscule point luminescent à peine perceptible, un photon, si infime, si rapide, si éloigné, si… enfin, je n’en suis pas certain… Maintenant, c’est sûr, un objet s’approche, au fuselage blanc, rutilant. Ce vaisseau ressemble plus à un bateau, une grande pirogue, une embarcation fluviale archaïque. On dirait qu’elle se dirige droit sur moi. Plus elle avance plus je distingue ses contours et ce qu’elle contient : debout, bravant l’espace, d’illustres personnages que je reconnais dans l’instant comme étant des divinités de haut rang : Anubis à la tête de chacal, Isis la déesse coiffée d’un disque solaire, Thot à la tête d’ibis, Râ, le dieu soleil renaissant, un scarabée remplace sa tête et obstrue sa lumière. Comme moi, ils traversent les ténèbres à l’ombre de la terre pour renaître en plein jour écrasés du brasier de l’astre divinisé. Ces êtres suprêmes sont là, majestueux, stoïques dans leur embarcation, pendant qu’ils poursuivent leur navigation nocturne. Et là, tout devient clair comme du cristal, comme ça, d’un coup ! La Révélation ! Le Satori ! La Gnose ! Comme s’embrase un horizon, tout est présence, chaleur, incandescence. Je suis ébloui, aveuglé, irradié dans un cri continu, suraigu, Blanc ! Intensément blanc ! Puis… Ni noir, ni blanc, un fond translucide comme chargé de rosée. Et j’ouvre les yeux comme pour la première fois. Je sens mon corps en dehors de moi et me vois haut, au-dessus de moi-même… J’ai de la peine pour ce corps endormi, comme il a l’air calme, éclairé par alternance d’un gyrophare. Comme il a l’air tranquille, une auréole écarlate autour de la tête sur un drap blanc. Moi, j’ai peur, je suis même terrifié. Je me vois à 360°. Je ne peux analyser ce que j’éprouve ; je ne suis que sensations. Je crois me souvenir qu’on ne possède pas cinq sens, mais six, sept et peut-être davantage : le sens de l’équilibre, du mouvement, du rapport de nos membres entre eux… Je suis persuadé que mourir – « la sortie de l’âme vers la lumière du jour » disaient les Égyptiens – est une lente agonie qui s’étend bien au-delà de la mort clinique. Il se pourrait que la détérioration puis l’arrêt des fonctions vitales entrainent une confusion des sens, une synesthésie où s’entremêlent les signaux rémanents de nos récepteurs sensoriels avant qu’ils ne s’éteignent à jamais. Composerait-on une image visuelle augmentée en adéquation avec la réalité indépendamment de l’absence d’activité cérébrale et de battements de cœur ? Je vois des infirmiers s’affairer autour d’un brancard sur lequel gît mon reflet. Je me rappelle maintenant. Le bruit du choc, un fracas tectonique de verre et de métal ! Je me souviens ou j’imagine, c’est confus… C’était quand ? C’était avant… Avant qu’une force cyclopéenne ne vienne percuter mon crâne.

 

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Gérald Chauvreau · il y a
Si ça fiche les jetons, tant mieux! merci de ton commentaire
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Bien écrit ; la confusion est bien menée et ça fiche même les jetons !
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Gérald Chauvreau · il y a
Désolé de t'avoir perturbé, mais si au final, tu as appréciée, ça me fait plaisir.
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Françoise Desvigne · il y a
Perturbantes les sensations et j'ai beaucoup aimé ce déséquilibre ! Merci !
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Anna Mindszenti · il y a
Voyageur immobile? Tempête sous un crâne? On espère que cette âme confuse saura trouver la lumière. Très bien raconté.
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Gérald Chauvreau · il y a
Merci beaucoup
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce sujet bien conçu, traité avec maîtrise, bien mené et fascinant !
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Gina Bernier · il y a
Houlà! cette fois je suis presque fixée sur ce qui m'attends lorsque je passerais de vie à trépas. Il est vrai et ce n'était pas rêve, que le souvenir d'une mère se matérialise,toujours présente à l'appel désespéré de son "petit" Des dieux égyptiens présents eux aussi...Gerald vous avez imaginé cette sortie du tunnel, du noir le plus total vers la lumière...En attente d'une confirmation le plus loin possible de ce jour fatidique, je veux bien vous croire.
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Gérald Chauvreau · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire. Je vois que vous n'avez pas pris cela au 1° degré, comme quoi je raconterais ma propre expérience, alors que j'ai pour l'essentiel tout imaginé. En cela et en plus de votre analyse perspicace, vous me faites vraiment plaisir. Encore merci.
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M. Iraje · il y a
Un noir intense absolu. La couleur de l'éternité ...
Éblouissant, comme la chute.

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Nelson Monge · il y a
Un sujet éternel et difficile, que votre écriture rend très visuel ! Ou est le réel ?
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Gérald Chauvreau · il y a
Merci. C'est purement fictionnel, très peu autobiographique, inspiré de mes lectures sur ce sujet qui m’interroge. J'ai tenté d'imaginer ce qu'il pouvait se passer à ce moment là, lors d'un coma, lors d'une EMI, au seuil de la mort. Pas très funky comme thème, je sais, mais si universel.

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