Quatre-vingt-dix-neuf pour cent

il y a
4 min
108
lectures
48
Qualifié
Image de 2017
Image de Très très court
L'impact des gouttes sur le métal était le seul bruit qui parvenait à mes oreilles. Les quatre dernières semaines défilèrent devant mes yeux. C'était lui, j'en étais sûre. Il faut que vous sachiez que j'en étais sûre et certaine, à cent pour cent. C'était lui.
* * *
C'était lui l'homme sur la caméra de surveillance, avec le sac à dos et l'écharpe rouge. L'écharpe qui s'était accrochée à la porte et qui l'avait obligé à se retourner pour se libérer, montrant ainsi son visage pendant une seconde. Ce visage dont je rêvais toutes les nuits où je ne buvais pas. Ce visage dont j’avais montré pendant des mois la photo à qui voulait bien la regarder et qui jusqu'à il y a quatre semaines n'avait récolté qu'une vague de mouvements de tête désolés.
Jusqu’à ce que...
« Mais oui, je le connais, je vois très bien qui c’est, il me dit toujours bonjour quand on se croise, c’est le monsieur qui habite au dernier étage. »
Merci pour l’information.
Ce visage qui s’était comme imprimé sur mes rétines avait maintenant un corps. Ce visage et ce corps étaient un jeune homme beau mais pas trop, qui habitait un quartier chic mais pas trop. L’homme passait cinq nuits par semaine chez lui et le reste ailleurs. Je le savais parce que j’étais de l’autre côté de la rue, moi aussi au dernier étage, dans l’appartement que j’avais loué pour quelques semaines à prix d’or. J’étais dans le noir et mes jumelles étaient braquées sur la fenêtre lumineuse d’en face. Elles étaient braquées tous les jours dans la même direction. Il était assis dans son canapé, il mettait ses lunettes, il lisait quelques temps, il se levait, il prenait une douche, il se préparait à manger, il se couchait, il sortait, il revenait, il faisait le ménage, il s’habillait, il allait sur son ordinateur.
Je ne voyais pas son ordinateur. L’écran était un peu tourné vers la fenêtre mais quand il était assis devant, je ne voyais plus rien. Une fois, il s’était levé sans refermer son navigateur internet et j’avais vu. C'était lui, j'en étais sûre.
* * *
Dix-sept jours plus tard, j’étais toujours là. Toute la journée, je tournais en rond dans l’appartement. Pas mon appartement, l’appartement en face de son appartement. Je traversais la pièce principale, je me tordais les mains, je retraversais la pièce en sens inverse, je m’arrêtais, je serrais les poings, je repartais. J’avais enlevé mes chaussures pour que le voisin du dessous n’entende pas mes allers et venues. Le parquet ne craquait pas et mes pas ne faisaient aucun bruit, bien que mes sueurs froides soient descendues jusqu’à mes pieds nus et les aient rendu légèrement collants. À intervalles réguliers, je reprenais les jumelles.
L’appartement était quasiment vide. À vrai dire, je n’avais pas prévu d’y rester aussi longtemps. J’avais fini par ramener un matelas gonflable, un sac de couchage et une chaise pliante. J’avais branché le micro-onde, seul équipement de la minuscule cuisine, et j’y fourrais de temps en temps un quelconque plat tout prêt. Un sac poubelle posé dans un coin terminait ce maigre ameublement.
J’oscillais entre certitude absolue et doute insondable. Certitude parce que je savais que c’était lui, doute parce que je ne savais pas quoi faire. J’avais passé tellement de temps à le chercher, à le pister, à le traquer, à le surveiller et à récolter les preuves que je ne m’étais pas arrêtée une minute pour réfléchir.
Je m’assis sur la chaise et fixait le mur qui me faisait face. La peinture avait dû être refaite récemment, le mur était immaculé. Mes yeux glissaient sur cette surface sans trouver le moindre défaut où accrocher mon regard. Je l’avais trouvé. Il était là, en face, à vingt mètres de moi. Il y avait un mur, un trottoir, la chaussée, un autre trottoir et un autre mur qui nous séparaient, c’était tout. Je n’avais qu’à tendre le bras pour le serrer dans mon poing.
Quatre heures plus tard, ma décision était prise et mon plan était arrêté. Je rentrai chez moi, pris une douche et m’habillai élégamment mais pas trop. Je repartis vers son immeuble à lui et me cachai tout au bout du couloir, sur le même palier, dans l’ombre près de l’échelle qui menait au toit. Quand il sortit, j’attendis qu’il fut deux étages plus bas et me mis à dévaler les escaliers. Au troisième étage, j’avais pris tellement de vitesse que je le fauchai en le dépassant et il tomba, le nez dans le paillasson d’un voisin. Je m’arrêtai net et me confondis en excuses. Je sortais de chez une amie et me dépêchais d’aller attraper le dernier bus. Je lui adressai mon plus beau sourire. Je m’en voulais de l’avoir renversé dans ma course, pouvais-je m’excuser en plus offrant un verre ? Pas aujourd’hui, j’étais très pressée comme il pouvait le voir, mais pourquoi pas le lendemain ?
« Dix-huit heures, au café au coin de la rue ? Celui avec la porte vitrée bleue. »
Il me rendit mon sourire et accepta le rendez-vous. Je repris ma descente précipitée, sautant une marche sur deux. Je le tenais.
* * *
Il arriva un peu en retard, j’étais déjà à la terrasse devant une table ronde en métal. Il avait l’écharpe rouge et le sac à dos.
Tout était prêt. J’avais réuni tous les témoignages, toutes les photos, et j’en avais fait les copies nécessaires pour les envoyer à la police, à la gendarmerie, au procureur et à mon avocat. Quatre enveloppes brunes épaisses que j’avais postées le matin même. Chaque destinataire recevrait la sienne le lendemain. La police et la gendarmerie, additionnant les faits que j’apportais aux leurs, seraient promptes à réagir. Le procureur récupérerait le dossier et préparerait le procès. Quant à mon avocat, je voulais simplement le prévenir. Avant qu’aucune de ces enveloppes n’arrive, j’aurai eu le temps de lui parler, de le confronter. Il importait peu qu’il s’enfuit puisque j’avais placé un émetteur dans chacune de ses chaussures, un jour qu’il était sorti. Je lui annoncerai que je savais ce qu’il avait fait et pourquoi j’étais sûre à cent pour cent que c’était lui. Je voulais juste lire le désespoir dans ses yeux et que lui lise la haine dans les miens.
Il commanda une bouteille de vin. Il me versa un verre puis se versa un verre. Il parlait et questionnait et je répondais par monosyllabes. C'était lui, j'en étais sûre. C'était lui qui avait tué mon frère. C'était lui qui l'avait...
« Vous avez des frères et sœurs ? »
« Non. »
« Des enfants ? »
« Non plus. »
« Moi, j'adore les enfants » dit-il.
C'en était trop, je sortis le couteau que j’avais emmené sans trop savoir pourquoi et le lui enfonçai entre deux côtes un peu à droite du sternum. Les autres personnes à la terrasse poussèrent des cris mais lui n’eut qu’une dernière et courte expiration. Quand je retirai le couteau, je restai le bras suspendu au-dessus de la table, paralysée par une pointe de doute. L'impact des gouttes sur le métal devint alors le seul bruit qui parvenait à mes oreilles.
48

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,