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Quatre-vingt-dix-neuf nuits

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Marine Vaillant

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Après de longs mois d’observation, dans le silence de ma timidité, j’avais enfin réussi à l’aborder, à lui adresser la parole. J’étais parvenu à lui faire part de mes sentiments profonds, à lui avouer tout l’amour que j’éprouvais pour elle : Son regard, son sourire me faisaient tout simplement fondre. Chacun de ses gestes, de ses mouvements me semblaient être une véritable parade amoureuse, à chacun de ses pas, ses cheveux couleur miel flottaient dans les airs, telles les ailes fragiles des papillons. Le noir de ses yeux et le rouge sang de ses lèvres contrastaient avec la couleur diaphane de son teint. Elle n’était pas très grande, plutôt menue, le port altier, d’une élégance certaine.

Quand ce soir là elle m’invita à m’exprimer, une très simple mais sincère déclaration sortit de ma bouche « Je vous aime depuis si longtemps ». A ces mots, elle me répondit : « Je serai à vous lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre, assis sur un tabouret, sous ma fenêtre, dans mon jardin.  »

A quoi je m’attendais ! Qu’elle me saute au cou, me couvrant de baisers doux, chauds et humides, me confiant qu’elle aussi éprouvait les mêmes sentiments depuis de longs mois sans oser bien-sûr briser le conformisme idiot mais bien réel obligeant l’homme à faire le premier pas ? Oui. Je dois bien l’avouer. Toutes les fois où je me suis imaginé vivre cet instant, c’était extrêmement différent. Nous repartions bras dessus bras dessous, nos bouches irrésistiblement attirées, les yeux dans les yeux, les cœurs battant à l’unisson, les papillons dans le ventre, bref, la totale !

Là, à cet instant, je restais bouche bée. Impossible de décrocher mon regard de sa frêle silhouette s’éloignant le long du chemin des cerisiers en fleurs. Après qu’elle ait prononcé sa sentence, elle m’a tout simplement tourné le dos nous donnant rendez-vous implicitement au lendemain soir sous sa fenêtre dans son jardin, moi et mon tabouret.

Je rentrais chez moi, encore tout abasourdi par ce que je venais de vivre, si loin de tout ce que j’avais rêvé, fantasmé.
Cent nuits. Cent longues nuits. Cent très longues nuits. Cent très longues nuits à l’attendre sous sa fenêtre, assis sur mon tabouret, dans son jardin. Cent nuits interminables à attendre ma rêvée, ma dulcinée, la très future proche femme de ma vie.

Demain serait le premier jour de la première nuit de ces cents très longues nuits d’attente. J’allais me coucher, perdu dans des folles pensées de l’après longue patience, espérance, croyance d’un futur heureux d’une vie à deux.

Le lendemain soir, mon tabouret sous le bras, je pris le chemin des cerisiers en fleurs. Le soleil venait de se coucher derrière la montagne, colorant le flanc droit d’un scintillant orange d’or. L’air de cette fin de soirée était frais. Un doux parfum émanant des arbres venait jusqu’à mes narines, titillant mes sens, me mettant comme l’eau à la bouche. Ces cerisiers étaient une pure merveille. La légère teinte rosée des fleurs s’apparentait à la peau délicate de ma belle et me ramenait inlassablement à elle.

J’arrivais au lieu de rendez-vous, son jardin. Je poussais un petit portillon en bois tout fraîchement repeint d’une couleur rouge lie de vin. Je traversais une allée de minuscules cailloux blancs bordée de bonsaïs puis je longeais un petit bassin japonais dans lequel une fleur de lotus entamait tranquillement la fermeture de ses pétales raffinés pour la nuit. D’une fenêtre, d’une seule s’échappait un halo de lumière éclairant le sol herbeux qui à la lumière du jour devait être d’un vert vif. J’y étais. J’installais mon tabouret et m’asseyais. Je restais éveillé toute la nuit durant, les yeux fixés vers la fenêtre éclairée, sans presque même ciller, les pieds nus au contact de l’herbe tendre et légèrement humide, les oreilles en alerte des bruits de la nuit, du bruissement léger des feuilles des arbustes, du craquement des brindilles sous les déplacements de quelques habitants invisibles du jardin. Au petit matin, je quittais la fenêtre faiblement éclairée, mon tabouret sous le bras, je longeais le petit bassin japonais dans lequel la fleur de lotus s’épanouissait petit à petit au fur et à mesure de la lueur du jour, je traversais l’allée des minuscules cailloux blancs bordée de bonsaïs et poussais le petit portillon en bois tout fraîchement repeint d’une couleur rouge lie de vin. Je repris le chemin des cerisiers en fleurs pour rentrer chez moi. Le soleil perçait tout juste au-dessus de ma tête illuminant légèrement les abords du chemin. Les oiseaux célébraient le jour nouveau par leurs pépiements joyeux. Les premiers rayons séchaient la rosée et exaltaient l’odeur de la nature environnante, titillant mes sens, me mettant comme l’eau à la bouche. Une fois arrivé, j’allais me coucher. La première nuit venait de s’achever.

Nous étions au printemps. Ce fut le printemps le plus triste de toute mon existence. Au fil des jours, au fil des nuits, je ne prêtais plus attention ni aux fleurs, ni aux arbustes ni aux oiseaux ni à tout autre chose... Je ne vis plus rien.

Chaque soir, mon tabouret sous le bras, je longeais le chemin des cerisiers en fleurs, j’arrivais au petit portillon rouge, je traversais l’allée des bonsaïs, passais devant le lotus et sous la fenêtre éclairée, je m’installais attendant le petit jour les yeux rivés vers la fenêtre.

Je ne me rendis compte que le temps filait, filait vite, que lorsque les premières cerises rougirent. Une saison s’était écoulée.

Je ne l’avais pas revu, ma rêvée... Chaque nuit pourtant, depuis plus de quatre-vingts nuits, j’étais près d’elle, si près...

Au quatre-vingt-dix neuvième jour, je longeais le chemin arboré, poussais le portillon, passais les bonsaïs et le lotus et là, stupéfaction, de la fenêtre ne paraissait plus aucune lumière. Je ne pris même pas la peine d’installer mon tabouret, je fis demi tour, le lotus n’avait pas encore fermé complètement ses pétales. Je me rendis alors compte qu’il n’y avait plus de cerises dans les arbres.
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Alain Joret · il y a
Chouette écriture, tu pourrais faire plus long ... ? Dommage qu'on soit si loin, je compte organiser des cabarets littéraires, tes nouvelles y seraient bienvenues. Amitiés
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Image de Marine Vaillant
Marine Vaillant · il y a
Merci Alain je suis touchée... très bonne idée que ces cabarets littéraires
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