Quatre jours pour entendre chanter les étoiles

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Été 2021
Le rêve de Sabine était ordinaire et doux. Elle voulait réunir dans l'ancienne ferme vosgienne de son grand-père, leurs amis les plus proches. Dans cette maison aux souvenirs heureux, elle voulait, le temps d'un été, rassembler tous ceux qu'ils aimaient, son mari et elle. Une vraie petite colo, comme autrefois. Bientôt, ils seront là : six couples et quinze enfants, dont les âges s'étalent de treize à trois ans.

Premier jour.
Les invités arrivent les uns après les autres et tombent sous le charme de ce paysage aux lignes si douces. La maison vaste et fraîche résonne de gambades et de rires. Sabine et Éric font les ultimes présentations. On se salue, on se fait la bise, ça tourbillonne. Les plus hardis entraînent les petits récalcitrants, le torrent n'est pas loin, une ronde d'enfants y file.

— Luzy, viens, il faut que je te présente Hector, mon meilleur pote.
Luzy a tiré la patte pour participer à ces petites vacances. Ça faisait un peu : Petits Mouchoirs, non ? Ça ne finit pas toujours bien, ces réunions-là...
— Mais non, a répliqué son mari, tu t'inquiètes pour rien. Tu verras, les enfants seront un bon liant, et puis compte sur Éric pour éviter les sujets qui fâchent. On va passer quatre journées parfaites. »

Hector s'est approché. Immédiatement, il y a son sourire. Qui enveloppe Luzy, comme une évidence. Qui rehausse la lumière. Et puis leurs regards qui s'accordent. Quelque chose qui ressemble à de la clarté vient de les effleurer : ils ne se connaissaient pas, ils se retrouvent. Ils étaient assoupis, ils s'éveillent. Dans le tumulte joyeux de l'installation, ils s'éloignent l'un de l'autre, mais ne se perdent pas de vue.

Deuxième jour.
On les prépose à la garde des cinq plus petits. « Ça vous changera, puisque les vôtres sont grands. » Autour d'eux ça babille, ça rit aux éclats. C'est une troupe joyeuse qui s'éparpille le long de la route forestière. Luzy et Hector se parlent comme s'ils s'étaient toujours connus.

Quand ils arrivent sur la Chaume de Sérichamp, les enfants s'élancent. Tout ce ciel au ras de la prairie les grise. Ils roulent dans la pente. Hector et Luzy se joignent à eux. Se frôlent, s'effleurent, se happent. Une bourrasque de lumière les arrache au quotidien.

Ils remontent en haut de la Chaume. Puis roulent, puis dévalent. Encore. À ne plus savoir l'endroit ni l'envers. À danser, pieds nus sur la toile du ciel, la tête dans les bruyères violettes.
Et les voilà : vivants, éblouis. Debout. L'un face à l'autre.
Au retour, ils sont un peu ivres.

Troisième jour.
« Et si on faisait un feu de camp, ce soir ? » La proposition reçoit un accord unanime. Tous les invités se lancent dans le ramassage du bois. Les réserves s'accumulent, les branches s'édifient en belle pyramide. Après cette journée de fournaise, le soir s'est posé sur eux comme un baume. La fraîcheur dégringole de la montagne.

Tout naturellement, Hector est venu s'asseoir à côté de Luzy. Depuis qu'ils ont été missionnés en tandem pour les petits, ils restent en tandem. Protégés par cette ronde innocente d'enfants : petite harde de jeunes animaux qui ont flairé le bonheur auprès d'eux et viennent s'en saouler.

Ce soir encore, ils les cherchent, les trouvent, se roulent sur eux, les renversent en riant. C'est un méli-mélo de corps, de mains empoignées, jusqu'à ce creux suffoquant, cette chute vertigineuse. Jusqu'à cet hymne glorieux où la joie se déploie : plénière.
Les flammes montent haut et clair. C'est l'heure bénie où les ombres sont belles. On pourrait entendre chanter les étoiles... Luzy les entend d'ailleurs : c'est son sang qui tambourine à ses oreilles.

Quand les enfants seront couchés, ils reviendront.
Résister ? Ils n'y pensent même pas. Ils connaissent l'urgence. S'éviter est impossible. La vie leur donne si peu de temps.

Et les voilà qui filent vers la source en contrebas, se lient, s'étreignent, essoufflés, pressés, affamés. Elle s'abandonne à lui et c'est toute la grande nuit d'été qui la prend à pleins bras, l'emporte, la traverse. Ils demeurent, vibrants, donnés l'un à l'autre. Jusqu'à ce que l'aube vide ses poches pleines d'étoiles dans les herbes folles, autour de leurs corps auréolés.

Dernier jour.
Les voitures sont prêtes et chargées, enfants installés, ceintures bouclées. Luzy s'attarde dans la chambre. Comment va-t-elle reprendre le flot des jours après cette éblouissante révélation ?
La porte s'ouvre. C'est Hector. Les volets sont tirés. Quelques fils de soleil tracent la scène. Ils ne se parlent pas. Ils sont bouleversés. Ils savent que ça ferait trop de dégâts de céder à cette immensité d'amour. Il tend la main vers elle. Elle a levé la sienne : pour s'appuyer, ne pas s'effondrer. Alors, il pose sa main ouverte, chaude, exactement contre sa main à elle. Empreinte. Paume à paume. Frémissantes. Luzy défaille. Hector s'embrase. C'est une danse. Avant l'arrachement. Lento. Sa main gauche à lui s'est posée sur sa hanche à elle. Sa main droite à elle s'est posée sur son épaule à lui. Pour les appuis de la danse... ou pour garder la distance, eux qui ne font qu'un. Eux qui sont désormais dans une telle proximité qu'ils ne se dissocient plus l'un de l'autre...

Leurs doigts se sont ajustés : chacun à l'autre, épousé l'un avec l'autre, le long de l'autre. Ils s'écorchent dans la brûlure de leur peau. Mains déployées sous le désir. Un à un, les doigts se croisent, s'enveloppent. Hector et Luzy tournent à peine.

Étreinte.

Ils demeurent, assoiffés, éperdus, doigts enlacés, paumes enfiévrées. Elle a fermé les yeux. Abandonnée à la caresse de ce pouce qui la prend, la ploie, l'emporte. Elle exulte. Ils suffoquent. Longtemps.

Puis se séparent. Puis s'éloignent. Sans un mot, puisque leurs yeux ont tout dit. Luzy demeure, ivre de bonheur et de douleur. Son amour, immense, pulsant au creux de sa paume. Vivant. Définitif.

Avant de partir, elle ramasse le petit paquet qu'Hector a posé sur la commode en entrant.

C'est un roman. Sur la route de Madison.
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Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Toujours l'excellence ! Bravo Mome.
Julien.

Pas certain que vous ayez eu la notification : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/min-pere-mon-pere-1?utm_
Belle soirée.

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Dominique Coste · il y a
"Luzy demeure, ivre de bonheur et de douleur. Son amour, immense, pulsant au creux de sa paume. Vivant. Définitif." Un douloureux bonheur énivrant qui a su m'émouvoir à souhait. Je vote avec grand plaisir pour ce texte très bien écrit ! Et je vais de ce pas, m'abonner !
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Guy Bellinger · il y a
Evocation inspirée d'un amour aussi irrésistible qu'éphémère. Effectivement, ce récit fiévreux rappelle davantage "Sur la route de Madison" que "Les petits mouchoirs". Il s'en dégage en tout cas de belles bouffées de poésie, telle cette très jolie phrase : "Ils demeurent, vibrants, donnés l'un à l'autre. Jusqu'à ce que l'aube vide ses poches pleines d'étoiles dans les herbes folles, autour de leurs corps auréolés."
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Mome de Meuse · il y a
Votre lecture, Guy, me touche sincèrement. Mille mercis et au plaisir de vous croiser à nouveau au fil de nos pages. Je vous souhaite une belle journée.
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Marie Guzman · il y a
relire pour le plaisir de se laisser emportée
je passe prendre de leurs nouvelles en espérant qu'ils se soient retrouvés quelque part .... ailleurs ...

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Mome de Meuse · il y a
Quel plaisir, Marie que vos gentilles visites. Un peu comme celles d'une amie attendue. A bientôt au gré des mots.
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gillibert FraG · il y a
un complément au film, récit d'une passion intense, acceptée, mais qui sera emprisonnée dans les cœurs
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire. Au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
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Frédéric Bernard · il y a
Un texte très agréable à lire et qui plonge le lecteur en plein cœur de la naissance d'une passion amoureuse. J'aime beaucoup la façon dont le rythme du texte s'accélère avec le raccourcissement des phrases, un peu comme un cœur qui s'emballe. Bravo, Mome de Meuse :-)
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour ce commentaire chaleureux, Frédéric. Je suis contente de vous retrouver. Je vais au plus vite sur votre page pour recréer les liens perdus.
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Eve Lynete · il y a
Mots justes. Dans le film, que je vous conseille, le couple est seul mais les sentiments très forts.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour la visite et le conseil, Eve. Je passe très vite sur votre page, bonne journée.
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Carl Pax · il y a
Un rythme ébouriffant pour les "lois de l'attraction" de ces rencontres qui paraissent si évidentes dès le premier regard.
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Mome de Meuse · il y a
Vous êtes un lecteur comme on en rêve , Carl! Merci d'être passé. A bientôt au gré des mots.
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Carl Pax · il y a
C'est-à-dire que lorsque la lecture passe comme un rêve... c'est inspirant :) (comme votre très beau titre) A bientôt Mome !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je n'ai pas vu le film mais c'est une bonne publicité :-)
Un texte tellement réaliste !

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Mome de Meuse · il y a
Merci à vous.
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de l air · il y a
" Protégés par cette ronde innocente d'enfants : petite harde de jeunes animaux qui ont flairé le bonheur auprès d'eux et viennent s'en saouler "
Je frissonne peu souvent sur short mais là...
Une merveille de récit où l'attirance passe comme une tornade que les deux saisissent au vol ! Amour évidence, amour interdit, amour regrets, tout est d'une grande finesse.
On revit le film en trois minutes !

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Mome de Meuse · il y a
Je suis vraiment touchée par votre enthousiasme, de l'air, merci d'avoir pris Le temps de ce beau commentaire. Je vous souhaite une belle journée
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de l air · il y a
Belle journée Mome

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