Quatre ans déjà

il y a
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J aime écrire; J ai tellement fréquenté les textes pour les transmettre à mes élèves...C est l' écriture qui désormais me tient debout..... Pour la première fois je publie un  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Sur l’écran de l’échographie, trois points jaunes encadraient déjà un espace de 5millimétres. La radiologue était allée droit au but. On sentait qu’elle connaissait son affaire.
Clotilde état allongée torse nue devant l’appareil. Elle venait de passer en toute insouciance une mammographie de routine. On était le 12 septembre, il faisait beau. L’été avait été superbe. Elle avait arpenté les sentiers du Mercantour. Elle se sentait en pleine forme, elle avait des projets plein la tête.

Mais déjà elle craignait d avoir compris. Brutalement le docteur la regarda bien en face et lui dit : vous avez un nodule suspect. Il faudra faire une biopsie sans tarder et vous faire opérer dans 2 mois.

La première pensée de Clotilde fut pour son prochain voyage en Italie, dans les Pouilles.

Depuis six mois elle préparait ce voyage avec ses deux amies, Michelle et Annie.

— Est-ce que je peux partir en voyage ? demanda-t-elle.

— Tout dépendra de la façon dont vous allez vivre cela, répondit le docteur en désignant l’écran.

Voilà le crabe lui était tombé dessus.



Ses amies firent d’abord tout pour la rassurer.

— Ne t’en fais pas, beaucoup de biopsies sont négatives, lui avait dit Annie.

Marie avait renchéri : Oui on est tombé dans un excès d’examens. Maintenant la moindre cellule devient suspecte. Ne t’en fais pas c’est sûrement une erreur.

Seulement quelques jours plus tard, Clothilde est de nouveau à Mougins, le jeudi suivant exactement. Une autre radiologue toujours aussi froidement lui explique ce qu’elle va faire. Prélever un petit peu de tissu. Ne vous inquiétez pas, cela va faire du bruit comme celui d’une agrafeuse, mais vous ne sentirez presque rien.
Allons bon, voilà que l’ on va m’agrafer le sein, pensa t elle.

De fait l’examen si redouté ne fit pas très mal. Il provoqua juste un gros bleu sur le sein droit dont les souffrances commencèrent ainsi.

Le plus angoissant ce fut l’attente du résultat. Pendant 25 longs jours ce fut l’expectative, l’inquiétude...

Clotilde vit seule depuis longtemps. Elle a un ami qu’elle voit occasionnellement. Mais là, il est parti à l’autre bout de la France pour des histoires de famille.

Donc elle fait face seule à son angoisse. Dans sa tête elle se dit que jamais elle ne lui pardonnera de ne pas être à ses côtés dans ces moments incertains.


Certes cette relation n’avait jamais été basée sur la sécurité. Jean aimait par-dessus tout sa liberté, il était impossible, elle le savait depuis longtemps, de le retenir, car plus on essayait de construire avec lui quelque chose de stable, plus il s’acharnait à préserver sa solitude.

Avec lui, on était toujours sur des sables mouvants.

D’ailleurs, il n’avait jamais voulu se marier depuis plus de dix ans quand même.

Le lien, profond, qu’ils avaient était d’ordre charnel. Il savait la faire jouir comme jamais et il aimait cela, par-dessus tout. Il la caressait de mille manières jusqu’à la faire exploser de plaisir. C’était pour lui aussi la recherche de la volupté.

Et tous deux se réjouissaient à 69 ans pour elle et 75 ans pour lui d’avoir encore la possibilité de ces moments tendres et amoureux que bien des couples plus jeunes leur auraient enviés. Grâce au regard toujours ardent de Jean, Clotilde se sentait toujours jeune. C’était aphrodisiaque.

Clotilde par ailleurs était active. Elle comblait les moments de solitude en faisant travailler ses neurones, par exemple en étudiant toujours les langues étrangères. Elle entretenait aussi son corps en suivant des cours de gymnastique, en randonnant.

Et puis elle sillonnait la région de Menton à Aix-en-Provence pour visiter des expos, elle aimait aller au théâtre, elle adorait voyager. Ainsi, depuis dix ans qu’elle avait pris sa retraite d’enseignante, elle avait su remplir sa vie et s’équilibrer entre grandes amies pour sorties culturelles et petit ami pour la bagatelle.




Mais une page de sa vie venait de se tourner. L’équilibre fragile s’était rompu. Elle était à l’automne de sa vie et déjà l’hiver arrivait. L’idée de vieillir et de vieillir seule était repoussante.




Je tourne en rond dans ma ville comme un poisson dans son bocal.se disait elle parfois et plus particulièrement encore dans ces longs jours d’attente du résultat de la biopsie.


Il tomba enfin. Oui c’était positif...Oui il fallait opérer.
Le chirurgien qui la reçut lui inspira confiance. Rendez-vous fut pris au plus tôt. Après tout, deux nuits à la clinique et puis elle sera débarrassée du crabe. Inutile de traîner. Son amie Michelle l accompagna à la clinique. Tout se passa bien. ! Quarante-huit heures après elle rentrait chez elle, soulagée.


Mais tout n’était pas fini. Il fallait suivre le protocole. Dans son cas il était prévu un mois de séances de rayon. Merci Marie Curie. Il fallait les faire tous les jours. C’était très astreignant.
Clotilde découvrit l’univers des cancéreux. De ce peuple de tous âges, hommes et femmes, qui souffre dans la dignité et se bat et continue
d’espérer et de croire en la vie.
Le rituel s’installa. Elle le vécut dans la solitude.

Un lundi de décembre, le téléphone sonna enfin. Clotilde venait de rentrer de Mougins où elle avait subi une énième séance de rayon. Dans la salle d’attente un homme était en larmes en attendant sa femme.

Jean ,c’était lui au bout du fil, lui demanda alors : Comment cela s’est-il passé ?

Elle ne put s’empêcher de répondre : Certains sont en couple là-bas. Il arrive qu’un mari accompagne sa femme. Sans doute son ton exprimait un ressentiment trop longtemps contenu et qu’il fallait expulser.

Jean explosa : Ah, je t’appelle gentiment pour prendre de tes nouvelles et tu oses me faire des reproches. Je ne t’appellerai plus.

Suspense. Voilà. Est-ce la fin de l’histoire ? Je le pense.

Clotilde se recentre sur elle-même, se souvient de ce qu’elle est, relit ce qu’elle a écrit dans des revues universitaires, et elle se dit que décidément elle vaut mieux que cela. Elle a sa dignité. Elle ne le verra plus....




2 janvier – 19 h

Le téléphone sonne. C’est à peine si elle reconnaît sa voix. Elle est blanche. C’est lui.

— Je voulais te souhaiter une bonne année.

— Merci, moi aussi.

— Et te dire que demain je rentre à l’hôpital !

2016 a été une mauvaise année, 2017 sera pire.

Deux jours plus tard, Jean est à Lacassagne à Nice dans une chambre stérile pour une leucémie aigüe. La vérité c’est qu’il était vraiment très fatigué, beaucoup plus que Clotilde. Comment une chose pareille peut-elle arriver ?
J’avais tout interprété de travers. Je n’avais rien compris, rien vu venir,
se dit-elle



Si on ne veut pas rater sa vie, il faut la refaire sans arrêt. Je suis sortie de cette épreuve anéantie mais grandie. Elle en est certaine.
Il faut savoir vivre avec sa solitude. Il faut savoir s’aimer, ne rien attendre des autres. Ma force est tranquille.
Un jour, le soleil reviendra. Ce sera le jour d’après....
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Yasmine Anonyme · il y a
Poignant, heureuse de ne pas avoir ratée cette histoire. Félicitation pour votre investissement Claudine !
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Tess Benedict · il y a
Vous retracez bien les difficultés de garder une relation saine dans ces moments difficiles, et les affres de l'attente :Pendant 25 longs jours ce fut l’expectative, l’inquiétude... J'ai choisi de centrer ma nouvelle ( l'attente) sur ces quelques semaines.
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Claudine Lavigne · il y a
Merci beaucoup Tess...Oui ces quelques semaines furent difficiles à vivre.... on est écorchée vive ....Le pire a suivi...La leucémie a été fatale à mon ami ...il a lutté vaillamment 2 ans... Moi c'est autobiographique hélas.....Je cours lire votre nouvelle
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Tess Benedict · il y a
S'il s'agit d'un témoignage, votre texte en prend encore plus de force.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Deux êtres dans la maladie, la solitude en partage, me cinq voix, Claudine, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-25
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Claudine Lavigne · il y a
Merci Fabienne pour votre appréciation et votre vote. Je vais vous lire à mon tour.
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Françoise Desvigne · il y a
Votre histoire est touchante. Un bel hommage à Marie Curie. Mon soutien :-)
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Claudine Lavigne · il y a
Merci Françoise. c'est autobiographique hélas..... Votre soutien me fait plaisir
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre qui met en lumière le courage, la détermination et la confiance en la vie ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Claudine Lavigne · il y a
Merci beaucoup Keith...Cela me touche beaucoup...Oui je vais vous lire...
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Claudine Lavigne · il y a
mon vécu....
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Histoire touchante...
Et le récit se laisse lire allégrement.
Bravo Claudine :)

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Claudine Lavigne · il y a
Merci beaucoup
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Paul Jomon · il y a
Le grain de sable qui suffit à gripper une vie pleine et intense, mais quand ce sont deux grains de sable, le mal est plus profond. Reste le désir de vivre qui peut tout relancer.
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Claudine Lavigne · il y a
Le désir de vivre est heureusement bien ancré en moi....Le désir d aimer tout ce que la vie offrira encore...Merci d avoir lu le texte d une débutante.
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Le Petitclown · il y a
C'est une battante, elle va se sortir de tout ça et la vie en sera encore plus belle. Bravo pour ce texte qui est porteur d'espoir.
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Claudine Lavigne · il y a
oui c est une battante et la vie est belle. Merci pour vitre message
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Chantal Sourire · il y a
Une sale année en effet, je vote !
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Claudine Lavigne · il y a
merci pour votre sourire et votre vote