Quand elle est morte, c'était un arc-en-ciel

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En compétition

Malaise. Glauque. Horrifique. J'aime tranposer des émotions cachées quelque part en chacun de nous. La petite part de monstre enfouie, la petite voix qu'on fait tous taire... Bonne lecture  [+]

Image de Automne 2020
— Souvenez-vous. Essayez.

Cette voix, c'est celle de ce cher « psychanalyste » en herbe, un stagiaire qui pense pouvoir faire de moi son cobaye, qu'il aura son diplôme après sa thèse sur « ma » folie. Il peut toujours aller se brosser. Chaque jeudi, il passe, et chaque jeudi, je ne lui parle pas. Je les regarde, lui et son vert vomi, et je pense. Quelle serait la meilleure façon de lui faire avaler ses petites notes ? Celles qu'il écrit avec frénésie chaque fois que je bouge un doigt, chaque fois que je regarde ailleurs que dans ses yeux vides, sans expression. Son aura est verte. Je n'ai encore jamais compris ce que ça voulait dire.

— Monsieur Becker, il ne nous reste que quelques minutes, vous ne voulez pas juste me dire son prénom au moins ?

Je le regarde fixement, jusqu'à ce que ça soit lui qui détourne ses vilains yeux bleus. Et comme toujours, il semble mal à l'aise. C'est pas normal. Il devrait avoir le dessus. J'ai un rictus de mépris, et il se lève.

— Très bien, alors à la semaine prochaine monsieur Becker.

Il pense que s'il est poli avec moi, que s'il me considère comme un humain, ça va me faire plaisir. Je ne suis pas un être humain, je suis un monstre. Je le sais, il le sait. Même les enfants de la région le savent. Alors pourquoi, pourquoi employer cette manière ? Pourquoi ne hurle-t-il pas sur moi ? Comme la famille de ma… victime, l'a fait ? Comme les flics l'ont fait ? Comme moi, je le fais ? Chaque soir je hurle dans ma cellule capitonnée, chaque soir j'essaye d'éclater ma tête sur les murs molletonnés. Chaque soir je m'effondre de fatigue, les couleurs pétillent devant mes yeux et je sombre dans le noir total.

Depuis tout petit je vois l'aura des gens. Mes parents ne me croyaient pas et me forçaient à fermer ma « putain de gueule », comme ils disaient. Les coups au corps et au cœur n'y ont rien changé. Plus je grandissais, plus je les voyais. La leur était noire. Tout autour d'eux, il y avait cette ombre obscure, comme un spectre mauvais. J'en avais une peur affreuse. J'ai grandi en regardant la couleur des gens, pas leur visage, pas leur corps, pas leurs mots. Les plus gentils étaient roses ou jaunes, ils étaient étincelants, brillants presque. Ceux-là m'évitaient. Tout le monde m'évitait.

Mon premier meurtre… J'avais une quinzaine d'années. Il était là, tout simplement. Je rentrais du lycée et il attendait près de chez moi. Il m'a hélé. « Eh ! La tafiole ! »… J'ai vu rouge. De bleu vif, il est passé au noir. J'ai foncé dessus et je lui ai crevé les yeux avec mes pouces. Après, comme il hurlait comme un goret par terre je lui ai sauté sur la gorge et j'ai couru. J'ai couru loin, très loin, très vite. Je ne suis plus jamais rentré chez moi. Ce n'était pas chez moi de toute façon.

J'ai vécu ici et là. Je mangeais ce que je trouvais dans les poubelles des restaurants. Je me faisais des amis, pour la première fois de ma vie. Et étrangement, depuis le meurtre, je ne voyais enfin plus les couleurs des gens. Enfin, j'étais normal. Les années ont défilé à une vitesse folle. Et j'avais vingt ans quand elle est arrivée. Minny. Au début, c'était beau. Une clocharde, comme moi. Belle, marrante, violette. Oui, sa couleur à elle je la voyais, une couleur si vive, si douce, si chaude. Un soleil bouillant, même au cœur de l'hiver. C'est comme ça que j'ai su que c'était la bonne personne. Celle qui me guiderait jusqu'à la fin. On a vécu de belles années. Puis… Elle a voulu partir. Il était hors de question de la laisser faire. Je l'ai suppliée. J'ai pleuré, j'ai hurlé. J'ai promis… Une maison, du travail, des enfants, un mariage. Mais, inlassablement, elle me répondait « Non Jake, c'est tout. Je veux partir. » Et elle est partie.

J'ai sombré. Je suis devenu fou, enragé, nul à chier. Je n'avais plus une once de bonté, d'amour en moi. Je revivais mes souffrances d'enfant, d'adolescent encore et encore. J'entendais encore les insultes « Cinglé ! Débile ! Dégénéré »… Mon cerveau était en ébullition. Mon âme s'était envolée en même temps qu'elle, en même temps que ma Minny. Je ne mangeais plus, je ne me lavais plus. Je ne marchais plus. J'étais tombé. Et de quelle hauteur ! Les nausées m'accompagnaient jour et nuit. Je me shootais au tramadol que je me procurais par des « potes » de rue. C'était la décadence, c'était le début de la fin. La chute. Celle qui t'emmène dans le noir, dans les limbes brumeuses, la mort.

Je l'ai croisée quelques mois plus tard. Minny. Elle était de nouveau dans les quartiers, et elle pensait que j'allais plus lui en vouloir. Elle est arrivée vers moi, avec son violet qui s'obscurcissait à mesure que ses pas résonnaient sur les pavés. Elle m'a souri. Dieu qu'elle était belle.

— Excusez-moi monsieur Becker, j'ai oublié mon stylo.

Putain. Ce foutu connard a coupé mes rêves. Il a coupé mon évasion. Je le regarde. Il récupère son putain d'crayon et repart aussitôt, en me regardant avec suspicion. Dégage. Je sais même plus où j'en étais.

Minny s'est arrêtée devant moi. J'ai failli remonter, me relever. J'entrevoyais une brèche dans le ciel noir. « On plane au cœur d'un orage, mais on peindra des merveilles et transpercera les nuages, ces cataractes du ciel ! » Foutaises que ces belles paroles qu'on s'étaient échangées à l'époque. J'ai croisé son regard, et j'y ai lu de la pitié. C'est tout ce qu'il fallait. Je ne pouvais supporter ce regard peiné. J'ai réussi à me lever, et à l'enlacer. Elle s'est laissé faire. Et je l'ai étranglée. Doucement. Sa chaleur partait à mesure que son souffle ralentissait. Son regard s'éteignait. Une explosion de couleur a jailli. Un arc-en-ciel. Et c'était fini.
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Meri Bastet · il y a
c'est noir .. et arc en ciel ! comme j'aime
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François B. · il y a
Une idée de départ très originale et un bon moment de lecture
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Felix Culpa · il y a
Excellent ! J'aime beaucoup cette histoire !
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Adeline Rogeaux · il y a
Merci ! :D
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Émilie Bressler · il y a
C'est fou de parvenir à mêler l'horreur er la beauté, le meurtre et l'arc-en-ciel ! Pari relevé, pari gagné ! 👌
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Adeline Rogeaux · il y a
Merci beaucoup !
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Jennifer Marquié · il y a
On plonge avec délice dans cette noire folie.
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Sylvie Talant · il y a
Que voilà un meurtrier à l'auréole sombre mais c'est un poète inspiré. Lecture plaisante.
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Camille Fournery · il y a
Très ben amené.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Arrrrgh !
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Nelson Monge · il y a
une écriture énergique, en phase parfaite avec le propos !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette œuvre déconcertante et terrifiante !

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