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Aliénor Oval

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FINALISTE
Sélection Public

Sous la couette fleurie couverte d’un boutis bois de rose, blotti tout au fond du lit, un corps menu. Seuls les cheveux châtain clair dépassent des couvertures.
— Émilie, tu dors ?
Je m’approche, m’assois sur le bord du lit et murmure en me penchant vers Émilie :
— Tu dors ?
Silence pendant quelques secondes.
Puis, d’un coup, elle se redresse en écartant la couette et, levant ses bras en l’air, yeux mi-clos de plaisir, s’exclame :
— Mais non, je ne dors pas. Je t’ai fait une blague !
— Eh bien, j’y ai vraiment cru. Quelle coquine ! Tu m’as bien eue.
Elle rit aux éclats, les yeux pétillants de joie. Ses bras graciles entourent mon cou et je la serre tout contre moi.
À l’entrée de la chambre, devant la plinthe, un mouvement fugace attire mon regard. Une ombre minuscule s’engouffre à toute vitesse sous la table de chevet.
— Tu as froid Maman ?
— Non, ma chérie. J’ai cru voir passer quelque chose derrière la table de chevet et ça m’a fait frissonner.
Émilie remonte la couette jusqu’à son menton.
M’agenouillant, je regarde sous le meuble et n’aperçois qu’un peu de poussière.
— Alors, Maman ?
— J’ai dû me faire des idées, ne t’inquiète pas.
Après une courte lecture, j’embrasse Émilie, lui dis bonne nuit et sors en fermant la porte de sa chambre derrière moi.
Une fois dans mon lit, après avoir éteint ma lampe de chevet et m’être enroulée dans les draps, je repense à cette petite masse de matière noire, dense, veloutée glissant sous le meuble. Je sombre dans un sommeil vaseux.
Un papillon noir déploie d’immenses ailes déchirées, trouées au pourtour sous ma poitrine. Le battement de ses ailes frôle mes chairs. Je sens ma cage thoracique se soulever.
J’allume la lumière, apeurée. Une douleur vrille ma poitrine. Mon cœur bat trop vite. J’inspire de grandes bouffées d’air. Les palpitations s’atténuent et je parviens à me calmer.
J’entrouvre la porte de la chambre d’Émilie qui dort, les couvertures roulées en boule à ses pieds. Je les remonte jusqu’à ses épaules et ressors.
Émilie me rejoint dans la cuisine où je bois mon café en regardant un ciel gris blanc. Son visage est pâle. Elle s’assoit à mes côtés, le regard dans le vide, son ours en peluche calé au creux de ses bras.
Ma main se faufile dans sa longue chevelure et je pose un baiser sur son front. À l’instant où mes lèvres effleurent sa peau, une sensation de froid absolu me saisit. Son visage est glacé. Je palpe ses bras nus, gelés.
Je repense immédiatement à cette ombre étrange à côté du lit d’Émilie hier soir. A-t-elle vu quelque chose cette nuit dans sa chambre ? J’y retourne en lui tenant la main. Elle me suit sans dire un mot.
Au moment où je m’apprête à ouvrir les volets, la porte de la table de chevet se met à battre à tout rompre. Émilie hurle. Je l’attrape et me précipite hors de la chambre.
Terrifiées, nous restons dans le couloir.
Les claquements ralentissent.
J’ouvre en grand la porte de l’entrée et sors avec Émilie en lui demandant de m’attendre. Elle ne répond pas.
Je retourne dans la chambre, me saisis d’une couverture et la jette sur la table de chevet que j’empoigne et traîne dehors en luttant contre la tétanie qui envahit mon corps.
Dans le jardin nimbé de la lueur blême du soleil d’hiver, le boutis rose oscille à chaque battement, peau soyeuse soulevée par un cœur mécanique.
Avec un jerrican d’essence pris au garage, j’arrose la masse palpitante et l’enflamme.
Une épaisse fumée noire s’élève.
Émilie, derrière moi, crie :
— Mon cœur, mon cœur !
Affolée, je cours vers elle.
— Émilie, que se passe-t-il ? Tu ne te sens pas bien ?
— Mon cœur !
Je prends Émilie dans mes bras.
— Émilie, je ne comprends pas ce que tu veux me dire, explique-moi.
L’air s’obscurcit.
Dans un souffle, elle murmure :
— Dans ma chambre...
Sa petite main glacée dans la mienne, je l’entraîne vers sa chambre.
Je ramasse son ours en peluche par terre et lui tends en espérant l’apaiser un peu.
Elle me regarde fixement.
— Mon cœur était dans la table de chevet, Maman.
— Qu’est-ce que tu racontes, Émilie ?
— Le cœur tout rose que je t’avais dessiné pour ton anniversaire était dans le tiroir de ma table de chevet.
Interloquée, je la regarde sans savoir quoi dire.
Sous le tissu de sa chemise de nuit blanche se dessine le léger battement des ailes d’un grand papillon et dans les yeux d’Émilie passe une ombre noire, tandis que derrière elle, la porte de sa chambre claque brusquement.

PRIX

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Alraune Tenbrinken · il y a
Belle imagination où tout est surprenant et bien amené. La construction du texte est parfaite pour faire monter les émotions et rendre l'étrangeté de la situation.
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Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Alraune! Je suis très heureuse de lire votre ressenti sur le texte. A bientôt.
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Arwen James-Keltton · il y a
Le moteur de recherche m'a proposé votre texte...J'ai beaucoup votre style, les descriptions, et la fin ! Bravo !
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Aliénor Oval · il y a
Je suis contente que cette découverte vous ait plu. Merci Arwen. :)
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Mica Mike · il y a
Merci Aliénor...
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Aliénor Oval · il y a
Merci à vous! :)
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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Dizac · il y a
ce récit bien mené , au suspense parfaitement maîtrisé, laisse une impression durable...
on voudrait connaître la suite !! bravo!!

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Malau.j · il y a
Un texte poignant qu'on ne lâche pas et une chute, parfaite... Un véritable coup de coeur !
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Lilith · il y a
Sympa! J'aime beaucoup la chute, bravo à l'auteur! J'ai eu tout plein de frisson, brrrr...
D'ailleurs, j'ai écrit une nouvelle du même style, étant débutante, j'apprécierais avoir un avis :)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/plume-rouge

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Caro · il y a
On se laisse prendre par ce texte envoûtant... Bravo!
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Utilisateur désactivé · il y a
Je dcouvre également votre texte grâce au nouveau moteur de recherche. Il est formidable! Ecriture, suspens, ambiance, tout y est!
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Fred Panassac · il y a
Coucou Alienor, grâce au nouveau "moteur d'envies" de Short j'ai relu ton texte envoûtant ! Il n'a rien perdu de sa beauté !
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