Promenade au parc Mistral

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— Va pas si vite, dis ! Tu sais l’âge que j’ai ?
— Oh... Comme la semaine dernière, non ? Quatre-vingt-treize ans ?
— Parfaitement, quatre-vingt-treize ! Alors si ça ne t’ennuie pas, on va s’asseoir un peu. Je suis lasse.
Ça ne m’ennuie pas. Mais je sais parfaitement que c’est pour faire durer un peu l’après-midi. Elle est solide comme un roc et marche presque mieux que moi.
— Tiens, la tour Perret.
Elle désigne du menton la construction de béton qui toise le parc de toute sa raideur.
— Tu sais qu’elle mesure bien cent mètres de haut !
— Ah ?
— Oui. Elle a été construite en 1925, pour l’Exposition universelle.
— Ah bon ?
Je l’écoute de cette oreille distraite qu’on prête aux vieux. La tête chargée des petits tracas qui font le quotidien : le rendez-vous chez le dentiste à prendre, les mails à traiter...

— C’était pas comme ces expositions tout en plastique d’aujourd’hui. Pour l’exposition universelle, ils avaient construit tout un bazar ! Mais bien sûr, ça a tout été détruit. Il reste plus que ça.
— Hum. J’imagine.
— Tu sais que ça a été une drôle d’histoire cette affaire d’Exposition universelle...
Ma grand-mère n’est pas pénible, mais pour reprendre une de ses expressions, quand elle a une idée en tête, elle l’a pas au talon.
— Bon vas-y ! Raconte-moi ça ! Pourquoi une drôle d’histoire ?
— Eh bien d’abord, il faut savoir qu’ici, c’était un ancien terrain d’entraînement militaire. Il y avait une muraille tout autour.
— Aaaaah d’accord ! fis-je avec un enthousiasme exagéré.
— Mais non, ça on s’en fiche. C’est la suite qui compte.
Je réprime un sourire. Pas folle la mémé. Elle sait reconnaître un intérêt poli quand elle en voit un.
— A cette époque, c’était Paul Mistral le maire.
— Ah ? Paul Mistral, comme le parc ?
— Mais oui comme le parc ! Tu vas bientôt t’arrêter de m’interrompre à tout bout de champ ?
Message reçu. Un peu vexée, je ferme mon clapet.
— Paul Mistral avait dans l’idée de faire de Grenoble une grande ville industrielle. Une capitale économique, on pourrait dire. Et il voulait récupérer les terrains militaires pour y construire des bâtiments modernes. Mais penses-tu, le ministère de la guerre ne voulait rien savoir. Alors Mistral a eu l’idée d’organiser l’Exposition universelle de la Houille Blanche.
— La houille blanche ? C’est quoi ce truc ?
— C’est l’électricité qu’on produit avec les chutes d’eau. C’était tout plein de ça à Grenoble.
Ah ça ! Ma grand-mère est férue d’anecdotes historiques mais les sciences, c’est pas son fort.
— Et donc Paul Mistral est allé vendre cette idée d’Exposition universelle à Paris. Ils étaient tous enchantés. Et quand il a eu l’accord de tout le monde, il a pris un air bien désolé et il a dit que le seul endroit pour le faire c’était ici, sur les terrains d’entraînement. Le colonel qui commandait à Grenoble était furieux mais il pouvait plus rien dire. Il a bien essayé, il venait et il faisait stopper tous les travaux et Paul Mistral revenait par derrière et il y faisait tout redémarrer... Si bien que ça a fini à l’Assemblée nationale, comme Paul Mistral était député, et que ça a fait une grosse affaire. Il a fallu que le Président de l’époque s’en mêle, mais Paul Mistral avait réussi son pari et la ville pouvait se développer.
— C’était un malin dis donc ! Bah c’est marrant. Je savais pas...
— Attends ! C’est pas tout !
— Non ?
— Mais non ! Alors bien sûr, quand ils ont inauguré l’Exposition en 1925, tout le monde est venu, des ministres de Paris, des ambassadeurs étrangers... Pendant la visite du matin, tout le monde se pressait autour d’Edouard Herriot, qui était de Lyon et qui était très célèbre. C’était un pipol, comme vous dites. Ça avait d’ailleurs bien agacé Paul Mistral qui trouvait qu’il lui volait un peu trop la vedette. Et à midi, tous ces gens importants étaient attendus pour déjeuner. Mais là...
Ma grand-mère s’arrête pour ménager son effet et je ne peux m’empêcher de sourire.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Plus d’Edouard Herriot.

Elle hausse les épaules.

— Introuvable.
— Si ça se passait comme aujourd’hui, il était sans doute juste parti boire un coup avec des potes.
— Oui c’est ce que certains ont pensé, d’autant qu’Edouard Herriot, c’était un peu un m’as-tu-vu... Mais il a quand même fallu appeler les gendarmes et les militaires et toutes les autorités possibles au cas où il lui soit arrivé quelque chose ! Et v’là donc plus de dix mille soldats qui passent chaque pavillon de l’exposition au peigne fin. Le palais des transports, le village africain... Rien ! Evaporé. Tu imagines la panique ?
— Et alors ? Il était où ?
— Eh bien figure-toi, me dit-elle en indiquant la tour Perret du doigt, qu’il était là. Il en avait eu assez de suivre le cortège et il avait pris l’ascenseur pour profiter de la vue tout en haut.
— Ah ! Donc il s’était bien barré !
— Oui mais il n’avait pas prévu d’y rester si longtemps. L’ascenseur marchait à l’électrique. A midi, le gardien a tout coupé et est parti manger. Il n’a pu descendre qu’à quatorze heures après la pause déjeuner.
Cette fois, j’étais sincèrement amusée.
— C’est pas un peu extrême quand même d’envoyer l’armée pour chercher un type qui disparaît deux heures ?
— Ah ça... Mais c’est qu’il n’y avait pas les portables. Tous vos machins électroniques, ça n’existait pas.
Nous restons silencieuses un moment, à contempler la tour de béton. Elle, l’air songeuse, et moi, un petit sourire aux lèvres. Elle a toujours été friande de ces anecdotes ma grand-mère... Des petites histoires qui croisent la grande, et qui la rendent étrangement vivante, comme aujourd’hui.
— Allez ! Viens-t’en. Il commence à faire froid...
Elle se lève lourdement du banc où nous nous sommes engourdies.
— Tu sais pas ? Ça me fait penser à la fois où Hubert Dubedout est resté coincé dans le téléphérique.
— Dubedout ? Comme l’arrêt de tram ?
— Evidemment comme l’arrêt de tram ! me répond-elle agacée. Vous croyez qu’ils vont les chercher où, tous ces noms ? Au hasard dans le bottin ?

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