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Premier suspect

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Sgalopin

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L’impact des gouttes sur le métal résonne comme un écho sinistre à l’intérieur du manoir. Mais malgré le bruit angoissant, Bernard ne prête aucune attention aux ruissellements de pluie qui tombent du toit percé et qui martèlent le seau posé sur le sol du vestibule. Devant la fenêtre de sa chambre plongée dans le noir, il savoure sa victoire.

Sa femme est morte depuis plusieurs heures, c’est ce qui comptait désormais.

Tout en fixant le décor extérieur nocturne, le vieil homme ressasse son plan machiavélique. Marlène devait mourir par hasard, sans précipitation. En tant que juge à la retraite, il connaissait trop bien les précautions à prendre, car le mari est toujours le premier suspect. Dans les procès qu’il a présidés jadis, combien d’époux imprudents a-t-il envoyés en prison face aux preuves accablantes présentées par le procureur ? Pourtant, des indices mineurs avaient mené les policiers à les soupçonner. Grâce à l’expérience acquise dans le cadre de sa pratique, Bernard a
donc opté pour l’accident « assisté ».

D'ailleurs, Dame nature lui a prêté main forte en laissant sa femme disparaître dans les flots avant de démarrer l’orage en fin de soirée. S’il avait plu dès le matin, Marlène ne se serait pas installée sur le quai, comme à son habitude, afin d’admirer les paysages riverains. Par conséquent, elle ne serait pas tombée dans la rivière. Bernard doit aussi remercier le ciel pour le fabuleux alibi dont il bénéficie. L’affaissement du quai eu lieu lorsqu’il était déjà parti au golf. À son retour vers midi, l’ancien magistrat a aussitôt remarqué le tas de bois entassé sur la rive. Il a alors compris qu’il avait commis le crime parfait... juste parce que son épouse ne savait pas nager !

L’homme regrette cependant que le corps n’ait toujours pas été retrouvé. Les plongeurs ont certes arpenté le fond de l’eau tout l’après-midi, mais ils ont dû interrompre leur travail au coucher du soleil. En revanche, ils doivent reprendre dès le lendemain leurs recherches dans un autre secteur de la rivière. Le corps risque en effet d’avoir été emporté plus loin à cause du courant.

À travers la noirceur et l’averse qui persiste dehors, Bernard tente de distinguer le quai tant chéri par sa femme, ou du moins ce qu’il en restait. L’ex-juge avait usé de divers astuces pour affaiblir sa structure. Notamment en profitant des absences de Marlène pour vandaliser la plateforme et dévisser quelques boulons ici et là. Il était alors le seul à savoir que la base en bois ne tenait plus qu’à un fil.

Un bruit de bourrasque ramène soudain Bernard à la réalité. Réalisant l’heure tardive, il décide d’aller dormir... Dieu qu’il a hâte de vivre sa première nuit en tant que veuf ! Malheureusement, après quarante minutes, il ne trouve toujours pas le sommeil. Sa tête calée sur l’oreiller, il se torture à ruminer sur son maudit fils Marc. Le jeune homme avait en effet deux défauts majeurs : il était adoré par sa mère et il était policier. De ce fait, après qu'il ait accouru au manoir après que son père lui ait appris la nouvelle, Marc n’a cessé de poser des questions. Bernard a même dû lui jouer la comédie du deuil pour s’esquiver :

- Je suis désolé, Marc. C’est de ma faute. J’aurais dû faire examiner le quai. Je me sens tellement coupable ! Et maintenant il y a ce maudit trou dans le toit !

Face à l’autoflagellation du père, Marc n’avait formulé aucune objection. Pour toute réponse, il avait levé la tête vers la brèche au plafond avant de baisser son regard sur le seau placé par terre à cause du déluge. Puis il s’est mis à déambuler sur le bord de la rivière, étudiant le terrain à côté de l’équipe d’enquête officielle. Il cherchait des réponses. Avant de partir, Marc a à peine regardé son père lorsqu’il lui a lancé d’un ton nonchalant :

- On se voit bientôt, Papa.

Le lendemain à l’aube, Bernard est réveillé par un son inquiétant. À moitié endormi, il prête l’oreille puis reconnaît la musique étrange des gouttes de pluie fracassant le fond du seau. Il se lève effrayé, comme s’il vivait un cauchemar, sans toutefois se l’expliquer.

Pendant qu’il revêt sa robe de chambre, Bernard regarde dehors par la fenêtre. Une vision dramatique de la rivière l’affole et l’excite en même temps. Derrière le rideau de pluie, il devine une silhouette flottant sur le dos, très près du bord de la rive. Il enfile aussitôt des bottes ainsi qu’un imperméable puis court à travers le torrent sur la pelouse mouillée. En quelques secondes, il arrive à la rivière. Sans se pencher, il examine de haut le corps immergé de sa femme. Seul le visage est resté au-dessus de l’eau. L’agitation gagne alors Bernard. Il remonte chez lui pour appeler la police, pressé d’en finir une fois pour toutes. Mais lorsqu’il se dirige vers le téléphone du salon, il repasse devant le seau. Il comprend tout à coup son désarroi de tout à l’heure. Avec horreur, il formule son constat dans sa tête :

- Le seau était à moitié plein quand je suis allé me coucher hier. Mais voilà, ce matin... Il est vide! Ce n’est pas moi qui ai...

Pris de panique, Bernard retourne dans sa chambre pour chercher son fusil de chasse. Au départ essoufflé alors qu'il ouvre le garde-robe, il manque carrément de souffle en constatant avec effroi que l’arme ne s’y trouve pas. C’est alors qu’il tourne la tête vers la fenêtre. Il pense halluciner en scrutant de nouveau la rivière. Le corps avait disparu! Croyant devenir fou, Bernard se précipite vers l’entrée de la demeure, prenant ses clefs de voiture au passage.

Il ouvre la porte pour sortir, mais doit s’arrêter d’un coup sec. Un couple lui barre le passage :

- Ça va chéri ?

La voix féminine provient de Marlène. En chair et en os. Recouverte d’une couette épaisse, elle sourit sous des cheveux détrempés. Son fils est à ses côtés, les mains derrière son dos.

Devant l’air épouvanté de son époux, la femme poursuit :

- Pauvre chou, on se doutait bien que tu préparais un projet funeste pour moi...Tout ce temps, alors que je sortais chez des amies, Marc t’espionnait. Il t’a vu détruire ce quai à petit feu. On a donc décidé de se venger. J’ai peut-être eu froid en t’attendant sous la pluie, mais cela a valu la peine !

Marc intervient, un ton malicieux dans la voix :

- Papa... Quand tu es parti hier matin pour le golf, je suis allé chercher maman pour la cacher chez moi. Je suis revenu immédiatement au manoir afin de forcer les choses concernant le quai. Je l’ai détruit pour te donner de faux espoirs. Et puis ce matin, maman et moi nous nous sommes levés vers quatre heures. Nous avons stationné la voiture pas trop loin avant de marcher jusqu’ici. Le manoir est isolé, personne ne nous a vus. Avec la clé de maman, je suis rentré comme un voleur. Je voulais te réveiller et j’ai repensé au seau... Mon objectif était que tu découvres au plus vite maman, qui entretemps est allée se coucher dans l’eau.

Apeuré, Bernard se tourne vers son fils :

- Tu vas m’arrêter?

- En fait, je te récite la version que je vais livrer à mes collègues quand je vais leur parler bientôt : "Marlène n’est pas morte ! Elle est revenue ! Mon père avait simplement oublié qu’elle partait en voyage pour la fin de semaine. Comble de malheur, elle vient de découvrir mon père qui s’est suicidé. Il était si attristé par ce qu’il croyait être la disparition de ma mère. À cause de ce foutu quai... Une lettre expliquant son geste a été trouvée. Moi, je suis venu ici sur-le-champ. Son fusil de chasse est à proximité du corps..."

Le regard glacial, Marc s’interrompt subitement et ramène vers l’avant le fusil qu’il dissimulait dans son dos. En trente secondes, il immobilise de force son père, puis l’oblige à se positionner à genoux. Une seule balle suffit pour que le corps s’affale.

Une fois la chose terminée, Marc regarde sa mère avec tendresse.

- Ne t’inquiète pas maman. Nous avons commis le crime parfait.

PRIX

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Arlo · il y a
Après le prix du noir celui de l'été. J'avais aimé votre texte. Aujourd'hui A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Chantane · il y a
et bien ! bravo pour cette histoire très particulière, mon vote
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Laureline Maumelat · il y a
pas un pour rattraper l'autre! je vote
si ça vous dit http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/differences-de-point-de-vue

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Philshycat · il y a
Trop bon ! un peu de poésie : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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JACB · il y a
J'adore la formulation de "l'accident assisté" ! Mais qui est pris qui croyait prendre. Diabolique , le gamin était à bonne école. Mes votes Sgalopin.
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Régis Burgaud · il y a
Je me suis régalé. L histoire est parfaitement racontée, les plans minutieusement préparés. La recherche du crime parfait est décidément très inspirante. Quels dangereux criminels tordus sommeillent en nous! Bravo à vous c etait super, je vote 3 fois et en redemande.
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Sgalopin · il y a
Merci, c'est très apprécié!
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Joëlle Brethes · il y a
Être dans la police ou la magistrature quant on veut commettre un crime parfait, c'est utile ! ;-)
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Margueritte C · il y a
Machiavélique à souhait ou "diaboliques".
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Mélanie Lacroix · il y a
Efficace et glaçant, bravo. N'hésitez pas à aller lire ma nouvelle :)
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Sgalopin · il y a
bien entendu, je vais lire votre nouvelle. Merci pour votre beau commentaire...
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Abi Allano · il y a
Voilà un texte efficace ! Bravo +4.
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