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Pour faire le portrait d’un voyageur

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Seve Durerd

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Je voyage souvent debout dans le RER. Ce jour là, je suis assise à une place près de la fenêtre. Je pourrai voir se dérouler les paysages urbains, les graffitis immenses, les pylônes gris, les zones industrielles et les bords de rails où prolifèrent les fleurs sauvages, arbres à papillons et mufliers. D’habitude, dans le RER, on se côtoie tous les jours sans se connaître, on s’assoit ensemble sans se voir, ni se toucher. Je décide de lever la tête et d'observer les autres passagers.
Pour faire le portrait d’un voyageur, il faut lever la tête et regarder en face de soi. Il faut regarder les gens qui dorment et retrouvent leur visage d’enfant. Il faut écouter ceux qui racontent leur vie au téléphone. Il faut jeter un coup d’œil par-dessus leur épaule, pour deviner quel livre ils sont en train de lire. Et si nos regards se croisent, on fait mine de voir à travers eux, on regarde au loin puis par la fenêtre. Pour faire le portrait d’un voyageur, il faut ouvrir en grand ses oreilles et son esprit. Je finis par voir des détails, des petits fragments de vie, que je note chaque jour dans mon journal intime de train quotidien.
« Prière de ne pas gêner la fermeture des portes.»
Tout ce monde du RER est obligé de voyager ensemble. Les regards sont hostiles, pieds sur les banquettes et les sacs à dos sont dressés comme des barrières. Cela donne une ambiance indescriptible où chacun s’est construit une bulle d’intimité. Cliquant sur leurs Smartphones, les écouteurs vissés aux oreilles, la tête baissée. Parlant fort de leurs problèmes de travail. Lisant des livres sans relever la tête. Faisant des pas chassés pour passer entre les allées et éviter de toucher les épaules des autres. Dormant la tête collée sur la vitre engluée de la salive de bien d’autres. Jouant sur leurs téléphones à aligner des rangées de bonbons colorés qui éclatent en faisant tinter des petits « Ding ! » dans la rame bondée. Racontant des blagues puis riant aux éclats. Passant à côté d’un bidonville, sans vraiment le voir.
« Attention à la marche en descendant du train »
En face de moi, un homme fait des mots croisés « niveau 4 » en épaississant chaque trait. Lu à l’envers, on croirait qu’il a gravé des hiéroglyphes. Plus loin, une dame a un oreiller pour dormir contre la vitre. Ca a l’air presque confortable, elle finit sa nuit la bouche grande ouverte, banlieusarde épuisée par de longs trajets.
« Attentifs, ensemble! Veuillez ne laisser aucun bagage sans surveillance. »
J’entends du bruit sur la plateforme et je vois un petit meuble à roulettes pour disques vinyles en haut des escaliers. Il est tout seul, sans accompagnateur, voyageur clandestin. Il roule quand le train penche et fait des cliquetis. Comment a-t-il fait pour monter dans le train ? Qui l’a abandonné là ? Les gens entrent dans le RER, le regardent et s’étonnent. Ils l’inspectent d’un coup d’œil, s’assurant que ce n’est pas un colis suspect. Il est transparent, il n’y a pas de bombe cachée à l’intérieur, il est inoffensif, on peut donc l’ignorer. Je me demande jusqu’où il ira.
« Prochain arrêt, Vincennes.»
Une dame blonde s’assoit en face de moi. Elle porte un serre-tête, elle est très renfrognée et fatiguée. On dirait qu'elle fait, en secret, une liste de choses tristes à penser. Sa liste est longue et sinistre. Des dames parlent fort, elles ont de hautes coiffures en tissus africains colorées en rouge, bleu et jaune. Dans un autre carré de sièges, quatre femmes noires se sont endormies. Une des femmes s’est maquillé le visage et a redessiné ses sourcils en noir et sa bouche en rouge carmin. Son fond de teint lui fait une peau veloutée et ocre. Elle dort et son visage immobile est comme une œuvre d’art. Elle ressemble à une tahitienne peinte dans un tableau de Gauguin. Plus loin, un homme âgé se met à fredonner en fermant les yeux "Il venait d’avoir 18 ans" de Dalida. Regards gênés des voyageurs autour de lui, ils baissent tous la tête. Ca me fait sourire, j’ai envie de l'applaudir.
« Prochain arrêt, Paris Gare de Lyon. » dit la voix synthétique du train qui m’arrache à mes pensées. Je ne suis pas encore arrivée car le train s’arrête net. "Idée fixe" est écrit sur un poteau à l'entrée du tunnel de la Gare de Lyon. La personne qui a écrit cela savait que des gens seraient souvent arrêtés ici et auraient le temps de le lire. Idée fixe... que mon train soit à l’heure, que la journée se passe bien et que, ce soir, je rentre chez moi sans trop de retard. Le train repart lentement et nous nous enfonçons sous la terre.
« Ce train est terminus, il ne prend plus de voyageurs.»
Je descends du RER. Une inimitable odeur, mélange d’urine et de désinfectant au parfum à la rose, me saisit la gorge. Je monte les escaliers gris martelés par des milliers de voyageurs. En haut des escalators, j’aperçois au loin une dame qui traverse le hall en trottinette, perchée sur de hauts talons aiguilles en daim couleur bleu électrique. Suis-je la seule à l’avoir vue ? Le temps se suspend, elle roule à toute allure à travers la foule indifférente qui finit par l’engloutir.

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Bastien Legendre · il y a
Je retrouve la tout ce que j'aime à observer quand je remonte sur Paris et que je réutilise ces transports pas commun pour un montagnard.
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Raphaël · il y a
J'ai beaucoup aimé cette lecture, je me suis cru être le narrateur, quant à Wonder woman sur sa trottinette, j'aime bien la croiser quand je m'y attends le moins. Merci pour cette échappée férroviaire
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Seve Durerd · il y a
Merci d’avoir lu et apprécié mon texte.
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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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Jean-Sebastien Detrait · il y a
Là meilleure
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Jean-Sebastien Detrait · il y a

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Julien Planchais · il y a
Super texte !
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Gaëlle Planchais · il y a
J'aime ces portraits, ton écriture, on s'y croirait dans cette "jungle" du rer! bravo!
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Yvoplan · il y a
belle écriture, bonne observation, humour
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