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Pour devenir quelqu'un, il faut que tu sois comme tout le monde

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Maria

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« Et encore une journée dans la peau d’une autre. » Cette réflexion, je me la faisais tous les soirs en jetant mon sac par terre. Pourquoi n’arrivais-je donc pas à m’affirmer ? Pourquoi ne pouvais-je pas juste être la personne que je rêvais de devenir ? Je jetai un regard à cette stupide citation que j’avais peinte sur mon mur quand j’avais dix ans. « Mieux vaut vivre ses rêves que rêver sa vie. » Facile à dire... Comment avais-je pu être aussi naïve ?
Je sautai sur mon lit et m’emmitouflai dans mon plaid. Mes yeux rivés vers le plafond, j’arrivai à apercevoir autour de moi les posters des films qui plaisaient à mes amis. Depuis que je les avais affichés pour une soirée qu’on m’avait forcée à organiser, je n’avais pas eu le courage de les décrocher. Cette soirée avait été un tel fiasco, que lever les yeux vers eux était encore douloureux. Qu’est-ce qui m’avait pris, aussi, d’annoncer à tout le monde que mes parents partaient en voyage et me laissaient seule chez moi ? Tout ce que je voulais, c’était un peu d’attention, qu’on me dise « Oh, ma pauvre Hélène, tu veux qu’on fasse une soirée pyjama ? J’amènerai le DVD et toi tu fourniras les pop-corn ! » Mais non, à dix-sept ans, plus de soirées pyjamas, plus de Disney, plus de rêves. A dix-sept ans, on organise des soirées, on postule dans des écoles de commerce, on se cherche une future colloc’.
Alors que ma vision se troublait à cause des larmes qui perlaient sur le coin de mes yeux, j’abaissai mes paupières et cherchai à me remémorer cette horrible soirée. "Pourquoi cherches-tu à te faire du mal ?" me questionna une petite voix. Cette petite voix, je la connaissais. Elle était arrivée le jour où j’avais décidé de changer, de devenir comme les autres. « Pour devenir quelqu’un, m’avait-on dit, il faut que tu sois comme tout le monde ». Alors j’avais jeté mes livres d’enfant, mes photos de famille, mes vieilles peluches. En ouvrant la poubelle, c’est mon enfance que j’ai vue partir, et elle emportait avec elle mon avenir. « Quand on est adolescent, on vit dans le présent ! Les souvenirs c’est pour les gamins, et on aura tout le temps de penser au futur quand on sera vieux ! » "Les écoute pas", m’avait dit la voix. C’était facile pour elle, c’était juste une voix. Elle n’avait pas à se rendre en cours tous les matins, à affronter le regard des autres, à rire à des blagues méchantes qu’on oubliait en trente secondes mais qui affectaient la personne visée pendant trente ans. Ces blagues, avant, c’était à moi qu’on les faisait. Je ne comprenais pas ce qu’on me reprochait. Peut-être étais-je trop bonne en cours ? Ou alors j’étais trop petite, trop grosse ? Il fallait sûrement que j’arrête de mettre des collants à rayures et des jupes en velours. Ce qui était sûr, c’était qu’en changeant d’établissement, il fallait que je change de personnalité.
Durant les vacances d’été de la quatrième à la troisième, j’avais décidé de prendre les choses en mains. J’avais laissé tomber les lectures d’été obligatoires et je m’étais emparé de tous les magazines people que je trouvais. J’avais appris à marcher avec des talons et j’avais suivi un régime très strict. Enfin, j’avais refait toute ma garde-robe en ne m’habillant qu’avec de la marque : mes parents étaient riches, j’avais compris que je devais le montrer. J’avais même dû abandonner ma foi, et je devenais de plus en plus désagréable avec mes parents. J’étais désormais une de ces filles qui me harcelait depuis la sixième. Je me dégoûtais.
Mes efforts furent heureusement récompensés à la rentrée. Devenant très vite populaire, j’avais plein d’amis et plein de relations amoureuses. Bien que je voulusse construire une relation durable avec les garçons que je rencontrais, je savais que je serais bien plus appréciée en briseuse de cœur, en charmeuse inatteignable. Les choses se calmèrent un peu au lycée, les élèves devenant plus matures. Mais vint l'angoisse des premières fois. A cette époque de notre vie, on était censé avoir tous déjà embrassé quelqu’un, être allé à une soirée, en avoir organisé une, et bien sûr, avoir déjà couché avec quelqu’un. J’étais tellement paniquée à l’idée de perdre mon image après avoir travaillé si dur, que j’avais décidé de tout faire d’un seul coup. Mes parents étaient partis et on voulait que j’organise une soirée ? Elle se devait d’être mémorable !
Pour être franche, je ne me souviens pas grand-chose de cette soirée. Tout ce que je sais, c’est que depuis je suis en couple avec Théo, et que ma procédure de renvoi est en cours. Après tout, tant mieux. Changer d’école me permettra sûrement de redevenir la personne que j’étais, que je voulais être. Une personne gaie, intelligente, généreuse et qui n’en a rien à faire du regard des autres. Bon, où est-ce que j’ai rangé mes collants à rayures, moi ?

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Renacé · il y a
Une écriture bien maîtrisée, vous savez transmettre un "effet sincère". L'histoire n'est pas originale, mais elle illustre bien ces affreux compromis qui déstabilisent sans faire plaisir, et ont des conséquences difficiles à gérer. (La fin est un peu négligée pour le lecteur lambda que je suis, ce n'est qu'un petit bémol, que vous pouvez oublier)
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Joëlle Brethes · il y a
Un retour salutaire à la raison pour un nouveau départ... Mais n'en faites pas trop quand même ! ;-)
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Java · il y a
Dommage que ce texte n'ait pas plus de votes, je trouve qu'il transmet un beau message qu'il serait bon de ne pas oublier... Bravo en tout cas pour cette belle morale, c'est un texte qui fait du bien :) Et bravo aussi pour le choix du titre qui m'a tout de suite interpellée et donné envie de te lire. Je te donne mes 5 votes avec grand plaisir et te souhaite bon courage pour la suite :)
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Crevetteàlunettes · il y a
Ta fin est très belle. Tu donnes et passes un beau message
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