4
min

Pour Dan

Image de Oriel

Oriel

160 lectures

101

L'impact des gouttes sur le métal poli de sa montre intrigua d'autant plus Gustave qu'il ne sentait que la moiteur du Billecart-Salmon, renversé par maladresse, sur son poignet mouillé.

La clef !...

Comme la jeune serveuse se confondait en excuses, il relança habilement la conversation, n'ayant qu'une idée en tête : quitter rapidement la soirée. Mais Carlos était bien décidé à célébrer son acquittement et l'avocat faisait partie du show. Il dut attendre… Il s'échappa enfin. Le parvis du casino désert. Il détacha avec précaution le bracelet de cuir griffé et inspecta le cadran strié par endroit de signes dorés : <367Ad43III La montre de Dan avait parlé.

Enfin. Trop tard. Trop tard pour accuser Carlos de fratricide. Même s'il trouvait cette clef, la règle du non bis in idem s'appliquerait pour celui qui, au fil des mois, avait laissé transparaître un profil bien particulièrement retors.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Deux ans plus tôt, Dan, son alter ego, nageait dans le bonheur. Dans l’entreprise qu’il codirigeait avec son frère jumeau, il s’occupait de la stratégie et du design et Carlos du management et des financements. Fou amoureux de sa secrétaire, Dan prévoyait une grande réception pour célébrer son mariage et la naissance de leur bébé. Personne n’aurait pu prévoir l’accident qui coûta la vie à Manon, un peu avant Noël... Dan resta prostré plusieurs semaines. Les mois passant, tandis que la vie semblait lui revenir, il avait mis fin à ses jours.

Une enquête approfondie révéla que le suicide n’en était pas un. Gustave se souvenait de la mise en examen de Carlos et de son insistance à vouloir le défendre « en mémoire de Dan ». Alors que s’accumulaient les soupçons l’incriminant, l’avocat avait détricoté chaque piste avec habileté et ferveur, invalidant l’une après l’autre, toutes les charges retenues.

Carlos l’avait manipulé. La veille du verdict il se vanta d’être à l’origine des deux meurtres : « Ce petit con voulait parler. » Il relata les faits avec froideur...

Il expliqua la falsification des comptes de l’entreprise familiale ; le hasard qui avait permis à Manon de tout découvrir ; la naïveté de la secrétaire qui s’était confiée ; la façon dont il l’avait empoisonnée, lentement, en versant du mercure dans le circuit de ventilation de sa voiture ; comment il l’avait malencontreusement blessée à la main ce fameux jour afin que les vapeurs du métal pénètrent par le sang ; l’accident... « inévitable ». Puis les soupçons de Dan ; les preuves certainement récoltées ; sa colère quand Dan lui fit part de sa décision d’aller en justice.... jusqu’au sabotage du circuit électrique, l’homicide par injection et l’incendie qui s’ensuivit, anéantissant à la fois les témoignages de blanchiment d’argent et du décès de Manon.

L’avocat était anéanti.
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pendant la lecture du jugement devant assurer le triomphe de Carlos, Gustave se remémora les soirées passées à refaire le monde un pinceau à la main. Manon les rejoignait parfois... Et puis il y eut ce mois de décembre. Manon était devenue irascible, agressive. Il avait imputé cela à sa grossesse toute neuve, alors que les effets du mercure commençaient à se manifester. Quand Dan avait-il compris ? Trop tard pour Manon. S’il était arrivé tout de suite sur les lieux du drame avec un extincteur c’était avec l’idée de sauver des preuves....et signer son arrêt de mort.

Les paroles de Dan revenaient en écho. La veille de l’incendie, il lui confia sa montre avec ces mots: « Porte-la. Elle te donnera la preuve ». L’avocat acquiesça sans comprendre. A l’époque, sa vie sentimentale oscillait entre deux femmes et songea que c’était une façon de l’inciter à choisir.

Dan envisageait sans doute que son ami découvrirait le message dans les temps. Il connaissait le penchant de Gustave pour le champagne et sa manie de le sabrer à la moindre occasion. Sa maladresse légendaire aurait fait le reste... Il ignorait que sa disparition engendrait un tel chagrin. Personne n’eut envie de faire la fête.
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Malgré sa peine, aujourd’hui plus intense encore, Gustave sourit à la montre de Dan révélée par le CO2. Impossible de revenir sur l’article 368 du code de procédure pénale mais il devait faire condamner Carlos. Dan avait certainement caché des indices dont il aurait besoin.


Dans quelques heures, le jour se lèverai. Dormir un peu...
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Il s’assoupit confiant, à l’aube, au milieu de feuilles griffonnées. Le code était simple : celui de la calculette à l’envers, comme lorsqu’ils étaient ados. En fonction du contexte, il put déchiffrer le reste :
3 barres, le mot «gLYphE » et un cœur.

Le cœur, centre de tout, centre de leur passion commune pour la peinture, les 3 barres comme les 3 étages de la demeure isolée dont les deux amis louaient ensemble l’ancienne orangerie du rez-de-chaussée. Il lui fallait retrouver ce glyphe.

Carlos passa à l’atelier juste après le décès de Dan. Dans de grandes boites neuves, il rangea soigneusement pinceaux et couleurs. Les chiffons aussi. Lui qui snobait les dessins de son frère devenait son plus fervent admirateur. D’ailleurs, il était entré dans une colère noire en découvrant la porte forcée et certaines toiles lacérées (œuvre d’un vagabond, selon la police mandaté expressément).


La coïncidence de cette effraction avec le cambriolage de son propre appartement résonnait maintenant dans l’esprit de Gustave : Les fidèles de Carlos cherchaient encore...

Prévoyant son propre homicide, Dan avait accumulé des charges, anticipé les réactions de son frère, jalonné la cachette permettant de le compromettre, avec une sérénité croissante. Quelle force lui avait permis de supporter une telle situation ?

Il devait s’agir d’une marque gravée quelque part, au troisième étage. Au centre du bâtiment, donc au sommet de l’imposant escalier de pierre. Un épais mur le séparait de l’orangerie qui possédait une entrée indépendante. Il suffisait de s’y glisser sous un prétexte fallacieux et se laisser enfermer durant la nuit ; dormir au grenier puis profiter de l’absence des locataires en journée. Surtout ne pas risquer de se faire surprendre, Carlos et ses sbires le surveillaient certainement.

Afin de se donner un maximum de chances, Gustave peignit tous les soirs et bientôt il put saisir une opportunité. La nuit fut un peu longue -le plancher grinçait facilement- pourtant dès 9h, il fut seul dans la grande maison. En découvrant sous ses doigts la lettre M, finement ciselée sur la rampe de chêne, Il sourit : un léger mouvement de bascule lui permit de recueillir la clef USB espérée
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Dans le box des accusés, Carlos a perdu de sa superbe. Ses fidèles l’ont lâché, les faits parlaient d’eux-mêmes.

Le jury l’a condamné à l’unanimité pour l’assassinat de Manon.

Dan a gagné. Sa propre mort demeurera impunie mais il s’en moque. Justice est rendue, Manon et lui peuvent reposer en paix.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très très court
101

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Ma foi, lire du vrai bon polar, ça réconcilie ave le genre, merci. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci.
·
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci beaucoup, j'apprécie mes voix!
·
Image de Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Un vrai moment de suspens j'ai beaucoup apprécié.
Je vous invite à découvrir Au fait, qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée .

·
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci Guilhaine, j'arrive un peu tard
·
Image de Evinrude
Evinrude · il y a
Suspens, intrigue, du polar, du vrai !
Mon vote !
Je vous invite, si le cœur vous en dit, à découvrir mon TCC http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles

·
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci beaucoup
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
·
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci Arlo
·
Image de Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
Brrrrrrr froid dans le dos, très bien écrit , belle créativité , bonne continuation
si le cœur vous en dit, je vous invite à découvrir mon texte en compétition
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous , n'hésitez pas à me contacter pour un vote , j'aime votre écriture

·
Image de Oriel
Oriel · il y a
Merci Noellia
·
Image de Loodmer
Loodmer · il y a
Complexe
·
Image de Oriel
Oriel · il y a
Trop court
Je referai

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle intrigue pour une histoire pleine de suspense ! Bravo !
Mon vote ! Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

·
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un scénario machiavélique ...
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Un premier meurtre organisé de facon machiavélique, un avocat piégé par son client puis l'arroseur est à son tour arrosé ! L'intrigue est très complexe, peut-être trop, mais le thème est respecté, je vote.
De mon côté, je vous propose des "Vacances en short" . . . vous laisserez-vous tenter ?

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur