Potion magique

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Image de Automne 2020
Il s’appelait Pénard, Jacky Pénard. Nous étions en CM2.
Pénard n’était pas un élève très doué, plutôt le genre à rêvasser au fond de la classe.
Notre instituteur, monsieur Dubini avait coutume de lui balancer : « Alors le père Pénard, t’es toujours sur la grand-mare des canards ? »
Phrase, que nous reprenions régulièrement dans la cour de récréation.
Au fond, on l’aimait bien Pénard, c’était un peu notre mascotte. Personne n’avait le droit d’y toucher. Les vacheries à son égard nous étaient réservées. Il le savait et n’hésitait pas à venir chercher secours auprès de nous, lorsque ceux des autres classes se foutaient de lui.
Il était gentil mais il avait un défaut… non ce n’était pas un défaut, plutôt un trouble. Pénard était bègue. Un bégaiement qui, au bout de quelques minutes, devenait franchement insupportable. Lorsqu’il passait au tableau pour réciter une fable de La Fontaine, c’était un véritable calvaire. Ça durait des plombes, on n’en voyait plus la fin. Quand il avait fini par nous apprendre que Maître Corbeau était sur son arbre perché, un autre évoquait déjà la chute du fromage.
Chacun de nous essayait pourtant de l’aider. Nous profitions des récrés pour lui faire apprendre des mots ou des phrases compliqués, persuadés que nos cours porteraient un jour leurs fruits.
Les résultats n’étaient pas très encourageants et Pénard continuait de nous bouffer les nerfs dès qu’il se mettait à parler.
Ce trouble ne semblait pourtant pas lui donner de complexes. Quand monsieur Dubini posait une question, il n’hésitait pas à lever le doigt s’il connaissait la réponse.
— Qui a mené la révolte des Gaulois contre Jules César ?
— M’sieur, m’sieur… hurlaient les élèves.
— Oui, Pénard…
— Ver… ver… ver…
— Merci, Pénard.
Nous avions encore du pain sur la planche.
Un jour, l’un d’entre nous eut une idée que chacun trouva lumineuse. Pénard bégayait parce qu’il était stressé. Il fallait donc le calmer. Son stress disparaissant, il n’aurait plus de crainte de passer au tableau. L’un de nous proposa le Synthol :
— Ma mère dit que c’est bon pour tout.
— T’es con, y a de l’alcool, il va être bourré.
— Y a la fleur d’oranger, ma grand-mère en file à mon petit frère pour le calmer.
— Ah ouais, je peux en apporter, y en a dans le buffet de mes parents.
Nous fîmes part de notre projet à Pénard qui trouva l’idée géniale. Pourquoi n’y avions-nous pas pensé plus tôt ? Ça tombait bien, le surlendemain, il y avait récitation. La première strophe des Conquérants de José-Maria de Heredia :
« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal. »
Celui qui s’était proposé apporta le breuvage miracle.
Question : quelle dose fallait-il donner à Pénard ? Après discussion, il fut décidé que le petit frère ayant droit à une cuillère à café, Pénard pouvait bien ingurgiter deux cuillères à soupe.
Nous profitâmes de la récré qui précédait la récitation, pour doper notre camarade.
— Bois ! lui intima le fournisseur de la potion.
Il avala sa dose sans broncher, puis se lança :
— Co... co... co...
Le moins que l’on puisse dire c’est que ça n’était pas une réussite.
— Mon petit frère se calme pas tout de suite non plus.
— Il faut p’têtre attendre que ça fasse effet.
Un instituteur siffla la fin de la récré et nous rentrâmes en classe comme si nous nous rendions au spectacle. Tout le monde guettait les réactions de Pénard, qui restait stoïque, persuadé que sa guérison était proche.
Monsieur Dubini ne l’appela pas tout de suite au tableau, la fleur d’oranger avait le temps de faire son effet. Les trois premiers débitèrent leurs deux vers comme des mitraillettes, pressés de voir le résultat de notre expérience. Puis ce fut le tour de Pénard.
Il monta sur l’estrade, tel un comédien de théâtre. Tout le monde retint son souffle. Monsieur Dubini lui lança un « Vas-y Pénard, on t’écoute ! » presque fataliste.
— Comme un vol de gerfauts…
Il n’était jamais allé aussi loin d’un seul trait.
— … hors du ch... ch...
Une vingtaine de paires d’yeux s’écarquillèrent ; la stupeur se lisait sur les visages. On avait envie de hurler : « Allez, vas-y Pénard ! »
— … hors du charnier natal…
Ouf ! C’était reparti.
— Fa… fa…
Et Pénard s’effondra. La classe se leva comme un seul homme. Monsieur Dubini hocha la tête, résigné. Le silence s’installa. Pénard ronflait.
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Hypatia de Salem · il y a
L'entraide maladroite mais l'entraide quand même. Un texte sympathique sur un temps déjà oublié.
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Guy~Serge GBAH · il y a
J'ai aimé le sens de la solidarité qui ressort de ces écrits.
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Invictus · il y a
Ça sent bon les encriers et le ptit biscuit écrasé au fond des poches. Une plongée dans l'enfance guidée par les bonnes intentions pas toujours réussies, infiniment drôle et toujours si bien relevé !
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Christian Ravat · il y a
Merci Beaucoup Invictus.
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Roger Gon · il y a
Remarquable. Et toujours un final surprenant. Bravo.
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emmie · il y a
Toujours aussi efficace, concis et brillant !
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Noël Ravat · il y a
J’imagine assez bien Monsieur Dubini avec sa blouse grise et son air sévère. Les jeunes élèves et un peu potaches que nous étions se retrouvent assez bien dans cette histoire assez parlante car nous avons tous connu d’infortunés camarades handicapés par le bégaiement!
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Christian Ravat · il y a
Merci Noël, comme je disais à Sylvie, j'étais certain que cette histoire vous plairait. Je te raconterai la véritable histoire de Pénard lors de notre prochain entretien. Bises
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sylvieduberry · il y a
Un rappel des valeurs que des jeunes enfants peuvent développer, à savoir l'entraide et la coopération, même si ce n'est pas toujours d'une grande efficacité! Belle histoire courte.
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Christian Ravat · il y a
Merci Sylvie, je savais que cette histoire te parlerait.
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Momodecorbas · il y a
J'aime.
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Christiane Wicky · il y a
très drôle; se lit avec délice en attendant la chute
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Christian Ravat · il y a
Merci Christine. A bientôt.
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Evelyne Plasse · il y a
Un ton juste
Une histoire succulente

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Christian Ravat · il y a
Merci Evelyne.

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