Portrait russe, alors qu’il sirotait son cocktail tiki…

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Des plumes pour chatouiller, des plumes à tremper dans un ruisseau, des plumes pour danser au bal, des plumes pour s'envoler dans le ciel bleu... Lecteur, le vent se lève, suivras-tu notre chemin de  [+]

Bleu russe
Alors qu'il sirotait son cocktail Tiki de son palais impérial, Nicolas II avait une pensée pour sa petite chatte bleu russe, Vodka. Installée confortablement dans une montagne de coussins moelleux, d’édredons soyeux et de tapis orientaux colorés, elle ronflait à en faire vibrer l’armée impériale russe. Ses petites oreilles pointées vers le plafond du salon étaient à l’affut du moindre dérangement potentiel. Un œil fermé de fatigue, l’autre - brillant vert de jade – observait sereinement l’univers des songes, vaste monde imperméable aux grands êtres humains, trop occupés à se révolter contre un ci ou un ça. Elle avait replié ses quatre pattes sous elle pour maximiser l’effet nuage de sa pose, et sa queue glissait entre les couches duveteuses de tissus tel un orvet curieux. Son flanc élancé, marqué de quelques anciennes griffures, témoignait de sa position dominante dans la place, pas encore affublée de la couleur rouge. Cette petite chatte était une bénédiction pour ceux qui l’avait accueilli, lui témoignant amour et tendresse. Pourtant, les vibrisses frémissantes, elle sentait venir la fatalité, toujours plus menaçante dans les rues et les faubourgs. Elle ne préféra rien dire.
Le moment présent est toujours le plus précieux.


Anastasia
Alors qu'il sirotait son cocktail Tiki dans le fond de la taverne, la porte grinça à nouveau et une jeune échevelée entra. L’œil du chasseur la détailla, machinalement, de la tête aux pieds, lui qui ne savait faire que cela.
Tout en elle dénotait des années d’errance contrainte par la pauvreté. Elle regardait le sol sans oser relever les yeux vers les clients attablés. Sans doute devait-elle redouter de lire sur leurs visages le dégoût que son arrivée provoquait. Les vieux costauds qui tapaient du poing, les rares femmes qui parlaient fort, ils la jugeaient à présent, comme une bête qui n’a rien à faire ici. Elle, que dix ans de fuite et d’oubli avaient rendue méconnaissable. Les rires à demi étouffés qui s’élevaient devaient se diriger contre elle. Elle, qui avait tourbillonné entre les robes d’argent et les broderies d’or des tsars, goûté à ces reflets d’une vie d’abondance... Et pourtant, aujourd’hui, loin des tours impériales et des soleils de l’enfance, personne n’aurait su reconnaître, derrière ces traits ironiquement creusés par le labeur et les mille intempéries de la révolution, le noble visage de la dernière héritière de Russie.


Le chasseur
Alors qu’il sirotait son cocktail Tiki, Tolia contemplait la plaine glacée qui s’étendait sous son regard. Perché sur sa montagne, il écoutait, silencieux. Il faisait froid, le vent rugissait et le recouvrait d’une fine poudreuse, mais Tolia ne bougeait pas, contemplait le paysage... et guettait. Le fusil de chasse qu’il maintenait serré contre lui le rappelait à sa mission. Il attendait que l’ours apparaisse.
Le cocktail était en partie congelé, mais la saveur fruitée le revigorait, et la sensation glaciale contre son palais le maintenait éveillé. Il n’avait jamais apprécié le « Brain Freeze », mais c’était pour lui le seul moyen de garder ses sens en éveil, presque enseveli sous la neige, durant ses longues séances de traque.
Il aimait l’attente, il aimait le silence dangereux, et l’excitation soudaine quand surgissait sa proie. Mais aujourd’hui, l’attente semblait être vaine. L’ours se révélait plus malin, ou plus casanier que lui. C’était une situation qui s’imposait à lui, parfois. Et quand il abandonnait enfin l’attente, il se retournait sur son dos, le cocktail serré contre lui, et regardait le ciel.
Un peu plus bas, sur la plaine, l’ours traversait, sans bruit, et jaugeait le chasseur, en retenant un grognement de plaisir.


Le voyageur
Alors qu'il sirotait son cocktail Tiki, le voyageur à l’hermine blanche dessinait des étoiles à la pointe de son couteau, sur la table de bois, constellée de traits d’amour et de dépit. Le vent se fait sentir à travers les planches de la taverne, étreinte par l’hiver et la guerre. Quelques candélabres sont éteints, la bannière du tsar claque parfois en proie aux rafales, l’aigle à deux têtes grimace. En d’autres temps, on pavoisait d’autres couleurs, le voyageur s’en souvient bien, et il se tait, il boit encore quelques gorgées de l’alcool fort.
Une baladine fait entendre sa voix, le luth égraine le temps qui passe en filant. Elle chante les amours passées de milady Anastasia, son parfum de groseilles boréales et de sureau, loin, loin, à la capitale des grands tsars, Pierre et sa cour, les glaces, la neige, le vent qui disperse les notes et les parfums. L’ami voyageur fredonne parfois cette même complainte, ces temps-là où les oriflammes de l’armée à l’Aigle n’enflammaient pas les campagnes. Et il se tait, faute de pouvoir faire revivre sa nostalgie. Son verre est vide, la chanson se finit, la neige tombe encore, on la déblayera au lendemain, quand les rues sont vides.
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Plumes Souveraines  Commentaire de l'auteur · il y a
Contraintes : réaliser un portrait russe débutant par "Alors qu'il sirotait son cocktail Tiki".

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